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Le Cours de l'histoire

Du lundi au vendredi, "Le Cours de l'histoire" remet au goût du jour le récit de l'histoire, réservant un traitement à toutes ses occurrences dans l'espace public comme dans les productions culturelles, tout en restant très attentif à l'actualité de la recherche.

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  • 38 episodes
  • Avg 56 min
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  • Tuesday · 58 min

    Le climat et les humains : Il était un Petit Âge glaciaire

    Beaucoup de fraîcheur souffle sur l’Europe entre le 14ᵉ et le 19ᵉ siècle. Les peintures hollandaises de Brueghel l'Ancien ou d'Averkamp en témoignent avec leurs paysages enneigés et leurs canaux gelés. Comment expliquer une telle baisse des températures ? Comment la mesurer, tant pour les gens du passé que pour les historiennes et les historiens du climat ? Reconstituer le climat du passé Le Petit Âge glaciaire correspond à une période de progression des glaciers alpins. Il se manifeste par des températures plus basses, des hivers froids et une augmentation de la pluviosité. Néanmoins, l’adjectif "glaciaire" fait imaginer des températures frigorifiantes, qu’il convient en partie de relativiser. De même, le Petit Âge glaciaire ne se caractérise pas par un froid continu. Il comprend des périodes chaudes et même des sécheresses, en particulier au 16ᵉ siècle. Le géographe Alexis Metzger avance une autre critique de l'idée de Petit Âge glaciaire, dans la mesure où "on s'est arrogé le droit de caractériser une période à partir d'une observation qui concernait surtout les glaciers européens et nord-américains, alors que pour tout un pan des sociétés [de tradition] orale, le Petit Âge glaciaire [...] est décalé ou excessif." Les historiens et historiennes du climat reconstituent les températures du passé à l’aide de sources diverses pour tenter de comprendre l’évolution du climat sur le temps long. Ils doivent composer avec des descriptions qualitatives, dans un monde où les mesures quantitatives sont encore inexistantes ou peu précises. Les contemporains décrivent leurs sensations, jaugent l’épaisseur de la glace ou la quantité de neige tombée. Ils et elles peuvent évoquer les dates des semis, des récoltes ou des vendanges. L'analyse des sources doit tenir compte du fait que "le temps du climat n'est pas le même que le temps des humains", explique Emmanuelle Athimon, historienne et géographe. Les témoignages peuvent être comparés aux données des géosciences. "Dans le cas des tempêtes, les données dendrochronologiques – des carottes prélevées sur les arbres pour analyser les cernes de croissance – permettent de voir les décalages d'années en années", quand la violence des vents fait pression sur la croissance de l'arbre, par exemple. Dans le dernier tiers du 18ᵉ siècle, les mesures instrumentales se développent et se perfectionnent, ce qui permet une évaluation plus fine des évolutions climatiques. Un patient recoupement des sources est nécessaire pour mieux comprendre le climat du passé. La vie au temps du Petit Âge glaciaire Les causes du Petit Âge glaciaire sont multifactorielles et font encore aujourd'hui l’objet de débats entre scientifiques. Il semble clair que l’activité solaire connaît un ralentissement, notamment lors du minimum de Maunder (environ 1645-1715). Des éruptions volcaniques ont également pu contribuer au refroidissement du climat, à cause de la présence de panaches de poussière dans l’atmosphère qui bloquent les rayons du soleil. Les courants atmosphériques et océaniques jouent également un rôle dans les processus de rafraîchissement du climat. Concrètement, les populations en Europe doivent faire face à des gelées intenses, qui paralysent les rivières, les fleuves, et parfois même les mers. La vie agricole est largement impactée, avec des récoltes peu abondantes, qui peuvent entraîner des disettes, voire des famines. Dans ce contexte, les épidémies se propagent plus facilement. De nombreuses morts sont dues au froid, mais aussi à la faim et aux maladies. L'hiver 1708-1709 a marqué les esprits, comme se souvient la Feuille de Provins en 1879, à consulter sur le site de Retronews. Des événements climatiques exceptionnels peuvent se produire tout au long du Petit Âge glaciaire, comme des tempêtes, des submersions et des inondations. Les sociétés humaines occidentales gèrent ces aléas avec pragmatisme et se montrent adaptables dans leur gestion du risque, malgré des destructions souvent massives et les dépenses importantes engagées après la catastrophe. Les historiennes et historiens du climat émettent des hypothèses avec Pour aller plus loin Emmanuelle Athimon est géohistorienne, enseignante-chercheuse à l’ISEN Ouest, rattachée au L@bISEN. Elle est l'autrice de Tempêtes et submersions marines dans les territoires de la côte atlantique (XIVᵉ-XVIIIᵉ siècles) (Les Indes savantes, 2021). Alexis Metzger est géographe, enseignant-chercheur à l'École de la nature et du paysage de Blois, rattaché au laboratoire Citeres. Ses publications : (avec Christian Grataloup et Martine Tabeaud) Atlas historique du climat, Tallandier, à paraître en octobre 2026. Idées reçues sur les catastrophes climatiques, Le Cavalier bleu, 2024. Catastrophes climatiques. 21 idées reçues pour comprendre et agir, Le Cavalier bleu, 2021. Le Climat au prisme des sciences humaines et sociales, Quae, 2021. Acclimatations. Sur le terrain des cultures climatiques, Hermann, 2021. L’Hiver au Siècle d’or hollandais. Art et climat, Sorbonne Université Presses, 2018. (dir. avec Jérémy Desarthe, Frédérique Rémy) Histoire de météophiles, Hermann, 2017. (dir. avec Frédérique Rémy) Neiges et glaces. Faire l’expérience du froid (XVIIᵉ-XIXᵉ siècles), Hermann, 2015. Plaisirs de glace. Essai sur la peinture hollandaise hivernale du siècle d’or, Hermann, 2012. Références sonores de l'émission : Jean Vilar lit le poème "Hiver, vous n'êtes qu'un vilain" de Charles d'Orléans (1394-1465), archive de 1950. L'historien François Walter à propos de la mesure du froid par l'observation de la neige, France Culture, 19 décembre 2013. L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie évoque le Petit Âge glaciaire, France Culture, 11 septembre 2001. Lectures par Pauline Ziadé : Extraits du journal de Cosme de Médicis, prince de Toscane, décembre 1667 et janvier 1668. Témoignage de Dirck Velius, médecin à Hoorn aux Pays-Bas sur l’année 1621. Extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon à propos de l’hiver 1709. Archive de fin : Roger Clausse, ingénieur à la Météorologie nationale (ancien nom de Météo-France), à propos d'Aristote et la météorologie, France Culture, 6 mai 1964. Chanson : "La neige" par Jean Lumière, album Bonjour Madame la neige, Monsieur l'hiver, label Marianne Mélodie, 2006. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • Monday · 58 min

    Le climat et les humains : Temps doux sur l'an mil

    Le "petit optimum médiéval" est un concept introduit par le paléoclimatologue anglais Hubert Lamb en 1965. Il constate que le climat mondial se réchauffe entre le 10ᵉ et le 13ᵉ siècle. Les étés sont plus chauds, les hivers plus doux et les conditions sont favorables à l’agriculture et à une croissance économique et démographique. Ce changement climatique s’explique par plusieurs facteurs : l’augmentation des radiations solaires sur le globe terrestre et le faible nombre d’éruptions volcaniques durant la période. Le petit optimum médiéval offre des températures parfois irrégulières, entre des étés caniculaires, comme celui de 1137 dans le nord-ouest de l’Europe, et des hivers particulièrement froids comme celui de 1234. De nos jours, à l'heure du réchauffement climatique de l'ère industrielle, l'idée selon laquelle le climat a toujours connu des fluctuations fleurit, sur les réseaux sociaux notamment. "Le petit optimum médiéval [est] beaucoup invoqué", à grand renfort de citations de sources médiévales, rapporte l'historienne Pauline Guéna. Toutefois, cette minimisation du réchauffement climatique ne tient pas au regard des "analyses scientifiques [qui] montrent de façon solide et convergente depuis les années 2010 qu'on a largement dépassé [l]es moyennes du petit optimum climatique, qui ne sont jamais supérieures à 2 degrés", insiste l'historienne. De nombreux historiens et historiennes ne parlent d'ailleurs plus de "petit optimum médiéval" mais d’une "anomalie climatique médiévale". Redoux médiéval et répercussions sur l’environnement Le "petit optimum médiéval" est favorable à l’agriculture et participe à l'essor de l’économie. Dans les sociétés médiévales occidentales, le climat chaud est associé à des années prospères, où les rendements augmentent. La chaleur et la sécheresse n'empêchent pas la récolte du blé, par exemple, ou la conservation de certains aliments. Les rivières sont mieux canalisées qu’en temps de grand froid et les déplacements deviennent plus fluides. Le climat n'est pas observé en tant qu'il est un objet de science, mais parce qu'il est un enjeu de subsistance. "Les conditions de culture sont extrêmement fragiles. On récolte très peu – 5 grains récoltés pour un grain semé, quand à l'heure actuelle, on a 40 grains récoltés pour un grain semé –, le moindre orage peut faire baisser la production de 50 %", explique l'historien Thomas Labbé, auteur des Catastrophes naturelles au Moyen Âge (CNRS Éditions, 2017, rééd., 2020). Les observations climatiques sont mises "en relation avec les prix, qui peuvent quadrupler presque du jour au lendemain." Interpréter les accidents climatiques Cette période de réchauffement du climat n’empêche pas certains épisodes climatiques désastreux pour les populations. Les inondations, la sécheresse et les incendies sont courants. En 1137, le nord-ouest de l’Europe connaît un épisode caniculaire sans précédent. Des villes et des églises brûlent, des reprises de feu s’ensuivent plusieurs années durant. Dans le système de pensée médiéval, les réflexions théologiques viennent apporter un sens divin à un événement climatique inexpliqué. Un incendie ou une inondation peuvent être appréhendés comme une punition divine. Une catastrophe climatique n'est pas déplorée parce qu'elle vient détruire la nature "telle qu'elle est dans sa beauté", remarque Pauline Guéna. Pour les médiévaux, la belle nature est "la nature telle que Dieu l'a voulue, travaillée et exploitée". Les médiévaux regrettent alors "une crise de la productivité et non pas un sabotage ou une destruction de la nature." À la charnière des 13ᵉ et 14ᵉ siècles, de nouvelles variations climatiques apparaissent et renversent la tendance. Le petit âge glaciaire commence. Pour en savoir plus Pauline Guéna est docteure en histoire médiévale, chargée de recherche CNRS. Ses publications : Tobias Boestad, Pauline Guéna (dir.), L’Eau et les Villes, Presses universitaires de France, 2025. Florian Besson, Tobias Boestad, Maxime Fulconis, Pauline Guéna, Simon Hasdenteufel et Catherine Kikuchi, Actuel Moyen Âge II, l’aventure continue, Arkhê, 2019. Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi et Annabelle Marin, Actuel Moyen Âge I. Et si la modernité était ailleurs, Arkhê, 2017. Collectif Questes, Le Bathyscaphe d’Alexandre : l’homme et la mer au Moyen Âge, Vendémiaire, 2018. Thomas Labbé est docteur en histoire, chercheur associé à l’Université Bourgogne Europe. Il a notamment publié Les Catastrophes naturelles au Moyen Âge (CNRS Éditions, 2017, rééd., 2020). Références sonores de l'émission : L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, France Culture, 16 septembre 2009. Le dendrochronologue Vincent Bernard, à propos de la datation des arbres, JT soir Rennes, 31 août 1998. Un prêtre réagit à la sécheresse, Normandie soir, 26 juin 1976. Lectures par Pauline Ziadé : Extrait de Nuova cronica du marchand florentin Giovanni Villani où il évoque l’inondation de l’Arno du 4 novembre 1333. Chronique de Richard de Poitiers, moine clunisien, à propos de la sécheresse qui touche le nord-ouest de l’Europe en 1137. Extrait des Miracles de Saint Geneviève, témoignage d’un moine parisien après l’inondation de la Seine en 1236. Archive de fin : Didier Paillard, France Culture, 14 décembre 2009. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • Saturday · 58 min

    Des bains au comptoir, histoires de convivialité : Tournée générale ! Les heures heureuses des bistrots

    Rediffusion de l'épisode du 2024-01-01 Nous voici installés au comptoir mais, attention, avant de débuter cette émission, une mise en garde est nécessaire ! L’abus d'alcool est dangereux pour la santé. Car il est fort probable, et sans doute inévitable, qu’au cours de cet échange, l’absinthe, le pastis, le whisky et certains noms de vins cuits soient mentionnés. Une histoire populaire des bistrots, comme lieu de rencontre, d’échange, et de convivialité ; un récit spirituel, et avec quelques spiritueux, pour une histoire à consommer sans modération ! Le débit de boisson : une pratique ancienne ? Au 19e siècle, l’élite bourgeoise se rend le plus souvent dans les cafés des Grands Boulevards pour consommer, se faire voir et remarquer. À l’opposé, les classes populaires se retrouvent dans les cabarets près des faubourgs, des lieux qu'elles surnomment communément "l'assommoir" et qu'Émile Zola a si bien décrit. Ainsi, chaque classe sociale se rend dans un débit de boisson qui lui est propre et familier, comme l'atteste le nom des établissements : Café des militaires, Café du commerce, Café des mineurs... Au 20e siècle, la tertiarisation de la société ainsi que l’exode rural tendent à faire du débit de boisson un espace de culture urbaine. Les établissements s’homogénéisent et deviennent des lieux conviviaux de brassage social. Un endroit réunit cette assemblée multiple : le bistrot. Pour l'historien Didier Nourrisson, cet éclatement de l'entre soi est très novateur : "Un homme du peuple peut accéder à des bistrots et même à des cafés un peu huppés". Si certains prétendent que le terme "bistrot" est apparu lors de l'occupation de Paris par les Russes en 1814, Didier Nourrisson précise qu'il a dans un premier temps une connotation péjorative : "(Il) désigne le patron de l'établissement, qui est plus ou moins une crapule chargée de dénoncer ses clients aux autorités publiques. Il joue un rôle électoraliste très fort. On parle d'ailleurs de bistrocratie dès la Belle Époque." L’entre-deux-guerres : véritable "bistrocratie" ? Après la Grande Guerre, la pratique du bistrot connaît un âge d’or. Si la distinction entre la campagne et la ville existe, il faut à présent distinguer la buvette de gare, le café des imprimeurs ou encore le grand café des artères prestigieuses. Le bistrot devient un lieu de convivialité autour du sport. L'historien Laurent Bihl, auteur d'Une histoire populaire des bistrots, insiste sur la dimension médiatique des cafés, en particulier avant l'apparition de la télévision : "La situation de l'étape (du Tour de France) était affichée de quart d'heure en quart d'heure, car le café relayait la radio." Quand les habitués ne sont pas pris par l'événement du Tour de France, apparu dès 1903, ils peuvent pratiquer eux-mêmes du sport dans l’arrière-salle, transformée en salle de boxe ou d’haltères. Le soir, l’heure de l’apéro devient un véritable rite social. À cette fin, la gamme des boissons alcoolisées s'étoffe, comme l'explique Didier Nourrisson : "L'industrie de l'apéro – si j'ose dire – se met en place avec des marques qui utilisent des vins classiques et y font infuser des plantes. On peut citer les vins Mariani qui, dès le milieu du 19e siècle, (mélangent) vin de Bordeaux avec une infusion de feuilles de coca et de noix de cola." Le lever de coude et la santé qu’on se souhaite se font à présent avant le temps du repas. Toute une publicité accompagne l’essor industriel de l'apéritif. Les slogans choquent, comme "Dubo, Dubon, Dubonnet", et marquent les esprits autant qu’ils animent les murs de la ville jusque dans les gares de chemin de fer. Les "Trente Glorieuses", la jeunesse au rendez-vous du bistrot ! Dans les années 1950-1960, le bistrot devient un lieu d’émancipation pour la jeunesse. Laurent Bihl décrypte le changement structurel sous-jacent : "Avec l'arrivée des routes bitumées et de la bicyclette, les jeunes vont boire dans des cafés (en dehors) du village. Ainsi ils ne boivent plus sous l'œil de leur père. Cela correspond à une contestation de l'ordre patriarcal fondamentale". La mode des loisirs anglo-saxons triomphe, le baby-foot et les juke-box remplaçant les jeux de dés et billard. De nouvelles boissons non alcoolisées prennent place sur le comptoir, tels que les sodas comme Coca-Cola. Le bistrot des "Trente Glorieuses" témoigne ainsi de l’uniformité nouvelle d’une société. Il n’y a plus de frontière entre ouvriers, bourgeois, artisans, ou bohèmes, mais une seule frontière palpable entre jeunes et adultes. À partir des années 1970, la pratique du bistrot décline progressivement. Les foyers privés sont de plus en plus confortables, le domicile assure un isolement social qui éloigne le consommateur du bistrot en ville. Pour aller plus loin Laurent Bihl, Une histoire populaire des bistrots, Nouveau Monde, 2023 Didier Nourrisson, L’Amérique en bouteille. Comment Coca-Cola a colonisé le monde, Vendémiaire, 2023 Didier Nourrisson, Une histoire du vin, Perrin, 2017 Didier Nourrisson, Crus et cuites, Histoire du buveur, Perrin, 2013 Références sonores Chanson Les Petits Bistrots par Jean Ferrat, 1962 Extrait du film La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara, 1956 Chanson Ah quel rêve d’être bistrot par Pauline Carton et Albert Pierjac, 1915 Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020

  • Saturday · 52 min

    Fou d'histoire : Ernest Pignon-Ernest, l’artiste, la rue et l’histoire

    Rediffusion de l'épisode du 2026-05-29 Ernest Pignon-Ernest, l'artiste, la rue, l'histoire. Le temps et l'artiste ont cela de commun qu'ils laissent des traces. Une enfance méditerranéenne Ernest Pignon-Ernest est né à Nice en 1942, d'un père qui travaille aux abattoirs de la ville, et d'une mère coiffeuse. Sa famille vit dans le quartier ouvrier de Riquier, lieu de fabrication des chars du carnaval de Nice. Si, enfant, Ernest Pignon-Ernest est élevé dans une culture sportive, il se distingue rapidement de ses camarades par ses qualités de dessinateur. En 1954, à 12 ans, il découvre l’œuvre de Picasso dans un numéro de Paris-Match. C'est une révélation : l'artiste peut aborder des sujets qui concernent directement les hommes et les femmes. Ernest Pignon-Ernest travaille à partir de ses 14 ans dans un cabinet d'architecture. En 1961, il est appelé dans le cadre de la guerre d’Algérie et part en Kabylie. Il découvre les violences coloniales, ce qui engendre chez lui une prise de conscience politique. Malgré la guerre, il continue de dessiner. Sur une page d’un journal, il trace le taureau de Guernica, tableau que Picasso a peint en 1937. Avec cette reproduction d’un élément d’une toile de maître sur du papier journal, les modalités de ses œuvres à venir sont déjà présente, ainsi que leur fort lien à l’histoire. 1966, la première œuvre in situ En 1966, Ernest Pignon-Ernest s'installe dans le Vaucluse pour peindre. À quelques kilomètres de son atelier aménagé dans un ancien café, naît le projet de la construction de la base aérienne 200 Apt-Saint-Christol. Le plateau d’Albion est destiné à accueillir des silos à missiles, des constructions souterraines qui contiennent des missiles prêts à être tirés en riposte à une menace nucléaire. Scandalisé par l’implantation des missiles, qui évoque pour lui les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, Ernest Pignon-Ernest souhaite réagir par une création artistique. Seulement, le médium et le format de la peinture et de l’exposition lui semblent impuissants à exprimer l'importance de la menace qu'il perçoit sur le plateau d'Albion. Il décide alors d'investir les lieux eux-mêmes, porteurs de cette menace. Il veut marquer les rochers et les routes qui mènent au plateau de l'empreinte d'une victime soufflée par le bombardement d'Hiroshima. D'elle, il ne reste qu'une silhouette gravée sur un mur, qu'une photo prise après l'attaque a capturée. L'empreinte de cette personne, "je l'ai tracée avec le pinceau à pochoir et ça aboutissait à cette espèce de silhouette, grandeur nature", explique Ernest Pignon-Ernest. "Je ne savais pas que ça serait la base de mon travail à venir, inscrire l'image humaine dans des lieux, réinscrire l'histoire humaine dans les lieux. Finalement, mon travail se développait de cette façon. On dit que l'origine du dessin, c'est une ombre portée, la fille d'un potier qui a tracé son fiancé. Il se trouve qu'à l'origine de mon travail, il y a une ombre portée, pas par le soleil, mais par l'éclair nucléaire." Depuis 1966, Ernest Pignon-Ernest n’a eu de cesse de coller dans des lieux divers, la plupart du temps sur des murs dans les rues des villes, des images qu’il a composées, et ce dans le monde entier. Le plus souvent, il produit un dessin, qu’il sérigraphie en noir et blanc, grandeur nature, sur du papier journal. Il colle ensuite ces images à même les murs, la nuit. Le papier, fin et fragile, colle au plus près de la pierre et ne permet qu'une œuvre éphémère. L'histoire comme palette L'histoire impose à Ernest Pignon-Ernest les thèmes de ses œuvres. Elles reflètent les évènements historiques auxquels il a été confronté. Invité en 2003 pour une exposition en Algérie, il décide de coller dans Alger l'image du militant communiste Maurice Audin. Exposer l'image de ce jeune homme arrêté et tué à la suite de la bataille d’Alger en 1957 est une manière d'interroger la complexité des relations contemporaines entre la France et l’Algérie, héritées de la guerre et des silences qui entourent la violence coloniale, et de remédier à l’oubli de Maurice Audin. L’exposition “Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples” à la bibliothèque-musée de l’Inguimbertine à Carpentras expose des œuvres qui retracent le processus artistique qui a mené Ernest Pignon-Ernest à coller des centaines d'images sur les murs de Naples. Il se sent dans cette ville italienne en terrain familier, du fait de ses origines niçoises. Il est particulièrement attentif dans son travail à l’histoire de la ville. Dans ses collages, il souhaite refléter la superposition des "mythologies" grecque, romaine et chrétienne présentes dans les rues napolitaines. Il installe ses images dans des lieux héritiers des histoires croisées et parfois oubliées de la ville, pour les révéler. Les œuvres d'Ernest Pignon-Ernest sont traversées d'une forte relation à l'histoire. Ses interventions dans différents lieux sont parcourues d'hommages, notamment aux poètes, comme le Chilien Pablo Neruda, l'Italien Pier Paolo Pasolini, les Français Gérard de Nerval et Robert Desnos, ou encore à l'écrivain cubain Alejo Carpentier. Collées sur des murs dans un contexte historique précis sur lequel il s'est documenté, les images d'Ernest Pignon-Ernest sont peuplées d'anachronismes, comme pour mieux faire rejaillir leur histoire profonde. "J'ai fait un travail sur le centième anniversaire de la Commune de Paris, où j'avais visé les lieux des dernières barricades", raconte-t-il. "J'avais fait une image de gisant que je collai là. Ces images, je les ai collées sur les marges du Sacré-Cœur [à Paris]. On sait qu'il a été construit, c'est un vœu des Versaillais. J'avais fait un décalage, un anachronisme volontaire, [j'ai collé les mêmes images] sur les escaliers du métro Charonne. Les gens passent tous les jours là, et ils ont oublié le drame qui s'est passé là, lié à la guerre d’Algérie en 1962 [la répression de la manifestation du 8 février 1962]. L'œuvre, c'est le lieu lui-même avec son histoire, son passé tragique, et mon image vient d'un coup le réactiver, le faire remonter à la surface." Pour en savoir plus Ernest Pignon-Ernest est artiste plasticien. Il présente plus de 200 œuvres, dont certaines inédites, issues de son travail entre 1988 et 2015 à Naples, dans le cadre de l’exposition “Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples”, du 23 mai au 1e novembre 2026 à la bibliothèque-musée de l’Inguimbertine à Carpentras. Il présente également les expositions : “Carte blanche” du 23 mai au 15 novembre 2026 au musée Ziem à Martigues. “Le Printemps d’Ernest” du 20 mars au 10 juin 2026 à la Maison Ladevèze à Cordes-sur-Ciel dans le Tarn. Il a publié, avec Pascal Bonafoux, Le Dessin, la mémoire ou la poésie. Citations et traductions, chez Actes Sud en 2024. Références sonores de l'émission : Entretien avec le peintre Edouard Pignon dans l'émission Le Monologue du peintre, RTF, 19 février 1957. Le journaliste Michel Droit sur son voyage à Hiroshima au Japon, RTF, 10 décembre 1957. “Christian Guémy alias C215, fou d'histoire”, Le Cours de l’histoire, 11 février 2022. Reportage sur la fête populaire napolitaine de Piedigrotta, RTF, 21 février 1950. Actualités sur la mort du poète chilien Pablo Neruda, France Inter, 24 septembre 1973. Interview du peintre Pablo Picasso, RTF, 1ᵉʳ janvier 1954. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • August 26 · 58 min

    Histoires d’écritures : Les premières écritures livrent leurs secrets

    Rediffusion de l'épisode du 2023-04-17 C’est en 1901 que l’archéologue français Jacques de Morgan fouille le site de Suse, dans l’actuel Iran. Il y découvre le célèbre Code d’Hammurabi, aujourd’hui exposé au département des Antiquités orientales, au musée du Louvre. À force de creuser, en toute logique, il découvre des vestiges plus anciens encore, certains avec une écriture jusqu’alors inconnue : l’élamite linéaire. Ne reste plus qu’à déchiffrer cette écriture. C’est la prouesse que vient de réaliser l’archéologue François Desset. Une histoire pleine d’aventures, et donc loin d’être linéaire, qui débute dans le royaume d’Élam. Déchiffrer et comprendre les origines de l'élamite linéaire L’élamite linéaire est un système d’écriture qui permet de noter une langue, l’élamite, parlée dans le sud de l’Iran il y a plus de quatre mille ans. Cette langue reste encore aujourd'hui assez mal connue, et apparaît comme un isolat linguistique. Elle était néanmoins déjà connue des archéologues et des philologues avant la découverte de l'élamite linéaire, grâce à un autre système d’écriture, le cunéiforme mésopotamien, qui a été déchiffré au XIXe siècle. La langue élamite se trouve en effet dans une situation de digraphie, c'est-à-dire que deux systèmes graphiques différents, l’élamite linéaire et le cunéiforme, permettent de la noter. C’est cette spécificité qui a permis le déchiffrement de l'élamite linéaire. L'archéologue François Desset revient sur cette découverte : "On découvre l'écriture élamite linéaire à Suse, dans le sud-ouest de l'Iran au tout début du XXe siècle. Nous avons l'écriture proto-élamite en Iran, attestée entre 3 300 et 3 000 avant Jésus-Christ, et l’élamite linéaire, attestée entre 2 300 et 1 900 avant Jésus-Christ. Pendant longtemps, il fut question de les envisager comme deux systèmes d’écriture distincts. Je propose de revenir à une idée ancienne, qui est de considérer le proto-élamite comme la version ancienne de l’élamite linéaire." Il est important pour comprendre ce qu'est l'élamite linéaire de bien distinguer langue et écriture : "Pour faire simple, nous parlons la langue française, et nous écrivons avec une écriture qui est un alphabet latin modifié. Moi, en l'occurrence, j'ai déchiffré une écriture qui s'appelle élamite linéaire, laquelle note une langue qui s'appelle elle-même élamite.", poursuit François Desset. Mon royaume pour une écriture L’écriture élamite linéaire était connue depuis 1903 grâce à des fouilles archéologiques menées sur le site de Suse. Elle tire son nom du royaume d’Élam, sur le territoire de l’actuel Iran, attesté au moins dès le IIIe millénaire avant J.-C. Pour François Desset, "il est assez simple de savoir pourquoi ils ont commencé à écrire en Mésopotamie et en Iran à la fin du quatrième millénaire avant Jésus-Christ : il s'agit de comptabilité. On compte les choses - le blé, l'orge, les animaux, les esclaves et les surfaces agricoles. Il ne s'agit pas du tout de poésie, de faits politiques ou militaires. De ce point de vue-là, l'apparition de l'écriture consiste en un outil de contrôle." Un corpus d’une quarantaine d’inscriptions en élamite linéaire a été réuni au fil des découvertes archéologiques : des tablettes en argiles, des pierres (statues, vestiges architecturaux), mais aussi des vases métalliques, notamment des vases en argent. Ce sont ces vases en argent qui ont joué un rôle déterminant dans le déchiffrement auquel est parvenu l'archéologue François Desset. "La découverte de cette écriture élamite linéaire est une révolution pour l’histoire iranienne, car s’il faut rester modeste face à un corpus de textes relativement restreint, on a grâce à elle des aperçus historiques sur deux époques très intéressantes. Il est par ailleurs possible de voir dix-neuf des quarante-trois textes en élamite linéaire au musée du Louvre." Les héritiers de Champollion En 2017 à Téhéran, en étudiant un ensemble de textes gravés sur des vases votifs en argent, François Desset repère trois noms propres, le nom de deux rois et le nom d’une divinité. Pour l’un de ces noms propres, noté par quatre signes, il remarque que le troisième et le quatrième signes sont identiques, et reconnaît par déduction le nom d’un roi qui se termine effectivement par la répétition du même son : Shilhaha. François Desset peut en effet s’appuyer sur la connaissance de la langue, de l’onomastique et de la culture élamite, permise par la maîtrise du cunéiforme. À partir de là, il déchiffre les deux autres noms propres, puis neuf nouveaux signes en élamite linéaire. Il lui faudra encore trois années de travail pour parvenir à un déchiffrement quasi complet de l’écriture élamite linéaire, en s’appuyant toujours sur la comparaison avec le cunéiforme. 🎧 Pour en savoir plus, écoutez l'émission… Le Pourquoi du comment : histoire Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici. Pour en parler François Desset est archéologue et philologue, spécialiste du Proche-Orient et du Plateau iranien en particulier à l'Âge du Bronze (IVe-IIe millénaire avant J.-C.). Il a déchiffré l'écriture élamite linéaire. Découvrir les travaux de François Desset pour en savoir plus sur l'élamite linéaire. Références sonores Archive sur le royaume d'Élam, Terre des arts, 14 janvier 1962 Archive sur la naissance de la civilisation à Suse, Visa pour l'avenir, 1978 Fiction sur Champollion et la pierre de Rosette, La Tribune de l'histoire, France Inter, 22 avril 1989 Lecture par Anna Holveck d'un texte élamite linéaire vieux de 4 000 ans, traduit par François Desset, sur la musique Pyrrha par Memotone, 2020 Archive sur le déchiffrement de l'écriture linéaire B par Pierre Vidal-Naquet, Sciences et techniques, 19 mai 1972 Générique de l'émission : Origami de Rone

  • August 23 · 52 min

    Histoire de l'Ukraine : L’histoire ukrainienne vue du Kremlin

    Rediffusion de l'épisode du 2022-03-07 Il n’est pas de guerre sans raison, sans prétexte, sans argumentation. Parfois c’est un vol, un affront, un impérialisme de conquête, la réponse à une menace… La crainte que l’Ukraine intègre l’OTAN est une des justifications du Kremlin pour envahir le pays, mais sans cesse, dans ses discours, Vladimir Poutine utilise des arguments historiques, parfois vieux d’un millénaire. L’histoire ne se raconte pas de la même manière vue de Kiev et de Moscou. Quelle est l’histoire de l'Ukraine vue du Kremlin et que dit-elle du présent ? Le 12 juillet 2021, un long article d’environ 50 000 caractères, signé de la main de Vladimir Poutine, était mis en ligne sur le site internet du Kremlin. Son titre : "Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens". Dans ce texte, le président russe donnait à lire sa vision de l’histoire de ces deux pays, et notamment de leur supposée origine commune, incarnée tant par la principauté slave de la Rus’ de Kiev que par l’unité culturelle, linguistique et religieuse de la région. "L'historiographie russe, telle qu’elle est fondée pendant le XIXe siècle par les grands historiens russes Karamzin, Soloviov et Klioutchevski, crée la continuité entre l'entité de la Rus' de Kiev et la Russie du XIXe siècle, au moment où cette Russie se modernise", explique l'historien François-Xavier Nérard. "Soloviov écrit au moment des grandes réformes d'Alexandre II, qui essaye de créer des institutions à l'échelle du pays. Il y a besoin de créer du commun, c'est à ce moment-là qu'apparaissent ces grandes continuités. Mais c'est une construction d'historien." L’indépendance de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie et la séparation des deux pays était décrite dans l'essai de Vladimir Poutine comme le résultat de mauvais calculs politiques réalisés par les dirigeants soviétiques, et de manœuvres occidentales malveillantes - bref, comme une erreur sans fondements historiques. Pour Alexandra Goujon, Vladimir Poutine "prend l'Ukraine comme objet et non comme sujet : les Ukrainiens ne sont pas acteurs de leur propre histoire." La politiste ajoute qu'on a le sentiment que "Vladimir Poutine ne supporte pas l'histoire récente où, depuis trente ans, les Ukrainiens se sont emparés de leur propre histoire et racontent aux élèves une histoire de l'Ukraine qui se distingue de l'historiographie russe et soviétique habituelle." C’est de nouveau sur cette vision de l’histoire de l’Ukraine que Vladimir Poutine s’est appuyé, dans son discours du 21 février 2022, pour justifier la reconnaissance des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk - un acte qui précède de peu le début de "l’opération militaire spéciale", lancée contre l’Ukraine le lendemain. Si l’utilisation de l’histoire pour justifier une déclaration de guerre pose de nombreuses questions, le point de vue développé par Vladimir Poutine intrigue aussi par son contenu. Quels sont les arguments historiques principaux développés lors de ces deux interventions ? Quels rapports ambigus le président russe entretient-il avec la vérité historique ? Et quelles fonctions ces références à l’histoire remplissent-elles ? Nos invité·e·s Anne de Tinguy est politiste et historienne, professeure des universités à l’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations orientales) et chercheure rattachée au CERI-Sciences Po. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Anatoli – Territoires, politique, sociétés (CNRS Éditions) et, depuis 2015, elle dirige Regards sur l’Eurasie – L’année politique en… (collection Les Études du CERI, publication annuelle en ligne). Elle a notamment publié : Les Relations soviéto-américaines (Presses universitaires de France, Que-sais-je, 1987) USA-URSS : la détente (Complexe, 1985) L'Ukraine : nouvel acteur du jeu international (sous sa direction, Bruylant, 2001) La Grande migration – La Russie et les Russes depuis l’ouverture du rideau de fer (Plon, 2004, – nouvelle édition remaniée et actualisée, en russe, Moscou, éd. Rosspen, 2012) Moscou et le monde – L’ambition de la grandeur : une illusion ? (sous sa direction, Autrement, 2008) La Russie dans le monde (CNRS Éditions, 2019) Alexandra Goujon est politiste et spécialiste de l'Ukraine et de la Biélorussie. Elle est maîtresse de conférences en science politique à l'université de Bourgogne et enseigne sur le campus de Sciences Po Paris à Dijon. Elle est membre du Centre de recherche et d’étude en droit et en science politique (Credespo). Elle a notamment publié : Parlons biélorussien : langue et culture (avec Virginie Symaniec, L'Harmattan, 2000) Chroniques sur la Biélorussie contemporaine (co-dirigé avec Virginie Symaniec et Jean-Charles Lallemand, L'Harmattan, 2001) Révolutions politiques et identitaires en Ukraine et en Biélorussie (1988-2008) (Belin, 2009) Les Démocraties : institutions, fonctionnements et défis (Armand Colin, 2015) L'Ukraine. De l'indépendance à la guerre (Le Cavalier bleu, 2021) François-Xavier Nérard est historien, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur rattaché à l’UMR SIRICE et au CRHS (Centre de Recherches en Histoire des Slaves). Il a notamment publié : Cinq pour cent de vérité (Tallandier, 2004) Commémorer les victimes en Europe (co-dirigé avec David El Kenz, Champ Vallon, 2011) Vaincus ! Histoire de défaites, Europe, XIXe-XXe siècles (co-dirigé avec Corine Defrance et Catherine Horel, Nouveau Monde, 2016) Atlas historique de la Russie (co-écrit avec Marie-Pierre Rey, Autrement, 2017) Rêve plus vite, camarade ! L’industrie des slogans en URSS de 1918 à 1935 (collaboration avec Iegor Gran, Les Échappés, 2017) Pour aller plus loin François-Xavier Nérard a écrit avec Éric Aunoble, Jean-François Fayet et Sofia Tchouikina De quoi la Guerre civile est-elle le nom ?, introduction du numéro spécial de la revue Connexe. Les usages publics de l’histoire y sont évoqués. Sons diffusés dans l'émission Lecture par Pierre-Marie Baudoin d'extraits de l’article "Sur l’unité historiques des Russes et des Ukrainiens" rédigé par le président russe Vladimir Poutine et publié sur le site internet du Kremlin le 12 juillet 2021 Archive : extrait du discours de Vladimir Poutine du 21 février 2022 diffusé et traduit par France 24

  • August 23 · 51 min

    Histoire de l'Ukraine : La Rus’ de Kiev, chronique des temps passés

    Rediffusion de l'épisode du 2022-03-08 C’est une histoire qui nous conduit de Novgorod à Kiev, à la rencontre des Varègues, des Khazars, des Slaves. C’est une histoire dans laquelle nous croisons Riourik, Vladimir, Iaroslave et Anne de Kiev. Une chronique des temps passé qui, parfois, surgit dans l’actualité. "L'archéologie nous a montré [que les Rus] sont des Scandinaves qui essaiment petit à petit vers ce qu'ils appellent la route de l'Est et font souche", raconte l'historien Pierre Gonneau. Selon la légende rapportée dans la Chronique des temps passés, les Vikings de Suède fondent l'État médiéval de la Rus’ au milieu du IXe siècle. Riourik, héros viking semi-mythique, devient alors le prince de Novgorod, ville au nord de Kiev. Son successeur Oleg le Sage s'empare de Kiev en 882 et l'érige en capitale. Alors réduite à un petit territoire, la Rus’ de Kiev n’a de cesse de s’agrandir. Au XIe siècle, sous les règnes de Vladimir Ier et Iaroslav le Sage, elle est l'État d’Europe le plus étendu. "Vladimir consolide la ville de Kiev, implante de nouvelles populations et fait le choix du christianisme orthodoxe", explique Pierre Gonneau. Les problèmes de succession, le morcellement en principautés indépendantes et les invasions mongoles ont finalement raison de la Rus’ de Kiev, qui disparaît définitivement en 1240. De Riourik à Alexandre Nevski, l’histoire de la Rus’ de Kiev est plus que jamais au cœur des débats. L'historiographie russe, reprise par les discours politiques du Kremlin, soutient en effet que la ville de Kiev serait le berceau national de la Russie. Le terme Rus’ désigne à la fois l’État et le peuple, ce qui peut prêter à confusion. "C'est comme les Francs qui donnent leur nom à la Francia, qui n'est pas encore la France, de même la Rus’ n'est pas la Russie. Évidemment, la Russie revendique l'héritage de la Rus’, mais l'Ukraine et la Biélorussie aussi", souligne Pierre Gonneau. Aux côtés des historiens Pierre Gonneau et Constantin Zuckerman, revenons sur l'histoire millénaire de la Rus' de Kiev. Nos invités Pierre Gonneau est historien spécialiste de la Russie médiévale, professeur à Sorbonne Université, directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études (EPHE) et président de l'Institut d'études slaves. Il a notamment écrit : Novgorod. Histoire et archéologie d’une république russe médiévale (CNRS Éditions, 2021) Histoire de la Russie. D'Ivan le Terrible à Nicolas II (1547-1917) (Tallandier, 2016) Ivan le Terrible ou le métier de tyran (Tallandier, 2014) Des Rhôs à la Russie : histoire de l’Europe Orientale (v. 730-1689) (avec Aleksandr Lavrov, Presses universitaires de France, 2012) Constantin Zuckerman est historien spécialiste du monde byzantin, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE). Il a notamment publié : Les Centres proto-urbains russes entre Scandinavie, Byzance et Orient (co-direction, Actes du Colloque International tenu au Collège de France en octobre 1997, Réalités byzantines 7, 2000) La Crimée entre Byzance et le Khaganat khazar (sous sa direction, Monographies du Centre de recherche d’Histoire et Civilisation de Byzance 25, 2006) Sons diffusés dans l'émission Archive : les Varègues présentés dans une émission sur les Vikings - France 3, 25 octobre 1983 Lecture par Pierre-Marie Baudoin : extrait de la Chronique des temps passés, cité par Pierre Gonneau dans Novgorod. Histoire et archéologie d'une république russe médiévale (CNRS Éditions, 2021) Archive : Vladimir et la naissance de la Sainte Russie au Xe siècle - Antenne 2, 11 juillet 2004 Chanson : Tsyhanochka par The Ukrainians Extrait : la mort de la Sainte Russie dans l'émission La Tribune de l'histoire - France Inter, 23 mars 1967 Archive : Vladimir Poutine inaugure à Moscou une statue de Vladimir Ier en 2016 - AFP, 4 novembre 2016

  • August 23 · 52 min

    Histoire de l'Ukraine : Les Cosaques d’Ukraine face aux Empires

    Rediffusion de l'épisode du 2022-03-09 En 1920, Mykhajlo Serhijovyč Hruševs’kyj propose un Abrégé de l’histoire de l’Ukraine. Il y explique que "l’organisation des cosaques ukrainiens date de l’époque où l’Ukraine orientale eut à subir les dévastations des incursions des Tartares de la Crimée et des Turcs, à la fin du XV et au commencement du XVI siècle. L’appellation même cosaque est d’origine turque ou tartare. Elle désignait un errant, qui vit de guerre et de brigandage, ou tout aussi bien un homme libre sans métier défini, n’appartenant à aucun groupement social déterminé". Figures d’un idéal de bravoure, de liberté, de fidélité et de patriotisme, qui sont les Cosaques zaporogues, les Cosaques d’Ukraine️ ? Une fraternité guerrière par-delà les rapides du Dniepr "Le Cosaque, à l'origine, est un homme libre, un cavalier qui vit d'après un mode de vie saisonnier où il participe à des campagnes militaires pour défendre les frontières, dans le cas des Cosaques zaporogues, de la Pologne-Lituanie", explique l’historien Laurent Tatarenko. "Ils forment une communauté militaire et se mettent au service du roi de Pologne à partir de la fin du XVe siècle". Iryna Dmytrychyn précise qu'une stratification s'opère au sein de la communauté cosaque zaporogue, installée sur une île du Dniepr, au centre de l'Ukraine actuelle, avec d'un côté "une élite cosaque, l'armée véritable des Cosaques enregistrés", et de l'autre "ceux qui restent combattre au gré de leurs alliances et de leurs intérêts." Entre les XVIe et XVIIe siècles, ces Cosaques zaporogues cherchent à se libérer de la tutelle polonaise et s’organisent politiquement pour fonder l’Hetmanat. Ce régime, bien que bref, est considéré par les historiennes et historiens comme le premier État ukrainien. "L'Hetmanat est une organisation militaire. Le territoire est divisé en régiments. Les colonels gèrent à la fois l'armée et toute l'administration locale. En même temps, c'est un État avec une structure économique et une justice", précise Laurent Tatarenko. " Vis à vis de ses voisins, la Pologne-Lituanie, la Moscovie ou l'Empire ottoman, il est toujours considéré comme un État sous protectorat, en fonction des alliances qui arrivent au fur et à mesure des négociations." Naissance d'un mythe Au XIXe siècle, afin de renforcer le sentiment d’identité nationale né sous l’Hetmanat, les écrivains et artistes romantiques s’emparent de la figure du cavalier cosaque pour en faire un idéal de bravoure, de fidélité et de patriotisme. Aujourd’hui encore, la cosaquerie est au cœur de l’identité nationale ukrainienne. "Les voyageurs qui se rendent en Ukraine au XIXe siècle évoquent l'existence dans les maisons de portraits des glorieux ancêtres et des armes cosaques", remarque Iryna Dmytrychyn. "Le souvenir de la cosaquerie mythifiée prend forme et se développe tout au long du siècle. Taras Sevcenko et le courant socialiste appuient le côté égalitaire plutôt que le côté nobiliaire. Cela devient un mythe fondateur pour les Ukrainiens." Nos invité·e·s Iryna Dmytrychyn est maîtresse de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Elle est l’autrice de L'Ukraine vue par les écrivains ukrainiens. De la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle (L’Harmattan, 2006). Laurent Tatarenko est chargé de recherche au CNRS au sein du laboratoire Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine (IHMC). Il est l'auteur de : Autocéphalies. L’exercice de l’indépendance dans les Églises slaves orientales (IXe-XXIe siècle) (co-dirigé avec Marie-Hélène Blanchet et Frédéric Gabriel, École Française de Rome, 2021) Une réforme orientale à l’âge baroque: Les Ruthènes de la grande-principauté de Lituanie et Rome au temps de l’Union de Brest (milieu du XVIe - milieu du XVIIe siècle) (École Française de Rome, 2021) Sons diffusés dans l'émission Archive : l'écrivain Bertrand Solet présente son livre Debout Cosaque à de jeunes lecteurs - France Culture, 28 août 1974 Extrait : bande sonore du court métrage Les Charlatans crépusculaires de Jean Chérasse, mis en musique par Derry Hall Musique : Réponse des Cosaques zaporogues au sultan de Constantinople, symphonie n°14 opus 135 de Dimitri Chostakovitch, texte de Guillaume Apollinaire, par l'orchestre de chambre de Moscou dirigé par Rudolf Barshai Archive : Joseph Kessel évoque le roman Tarass Boulba de Nicolas Gogol dans l'émission Cinq colonnes à la une - RTF, 6 mars 1959 Archive : testament du poète ukrainien Taras Sevcenko, considéré comme deuxième hymne ukrainien - RTF, 11 mars 1961 Archive : le danseur et chorégraphe ukrainien Pavel Virski s'exprime à propos du ballet Les Cosaques d'Ukraine - RTF, 26 février 1959 Archive : indépendance de l'Ukraine en 1991 couverte par Véronique Taveau - Antenne 2, 24 août 1991

  • August 23 · 52 min

    Histoire de l'Ukraine : Ukraine 1917-1921, une indépendance confisquée

    Rediffusion de l'épisode du 2022-03-10 Le 13 avril 1917, le quotidien La Dépêche consacre un article à la Russie nouvelle avec ce titre : "Le peuple libéré cherche sa voie". Quelques semaines plus tôt, une révolution a éclaté en février et le tsar a été renversé : "Les représentants de tous les partis de la Russie blanche, réunis à Minsk, ont voté une mention où ils déclarent leur confiance dans le gouvernement provisoire et demandent l’autonomie intérieure des provinces de la Russie blanche". Le journal précise que "le congrès des délégués de l’Ukraine a émis des vœux identiques". L’indépendance de l’Ukraine, très vite confisquée, est marquée par une terrible guerre civile. Une indépendance troublée "Je me rappelle que d’abord le sifflement des obus, les explosions et le crépitement des balles ne m’impressionnaient guère. Au contraire, j’observais tout ce qui se passait avec un certain intérêt, ne comprenant pas la signification de tous ces sons. Et puis, soudainement, je me souviens qu’au troisième jour de siège tout s’est mélangé, j’ai brusquement compris que la balle tue, et mon insouciance s’est transformée en horreur. (...) L’explosion qui m’a tant effrayé avait été causée par un obus qui avait atterri dans le mur de notre maison, pas loin de la fenêtre. (...) Tout Kiev offrait un semblable spectacle", raconte un jeune adolescent ukrainien. La scène qu’il décrit, si elle peut sûrement correspondre à l’actualité, s’est pourtant produite en 1918. L’Ukraine est alors une toute jeune République. Autrefois rattachée à l’Empire russe, la région a conquis son indépendance en 1917, dans la foulée de la révolution russe : les nationalistes ukrainiens proclament alors l’assemblée ukrainienne, la Rada, indépendante et souveraine. "[La] revendication d'autonomie est le grand slogan de février-mars 1917 pour les Ukrainiens : autonomie politique, linguistique, économique, avec des contours encore assez flous, mais qui pose, dès le début de l'année 1917, l'Ukraine comme une forme d'espace politique évident pour la plupart de ses acteurs", explique l'historien Thomas Chopard. Une terrible guerre civile Pour l’Ukraine, les troubles ne font que commencer : Rouges, Blancs, Verts et nationalistes vont, durant quatre ans, se livrer une terrible guerre civile pour tenter de contrôler Kiev et instaurer leur projet politique. "La guerre civile est essentiellement une guerre pour le contrôle des populations, plus qu'une guerre de champs de bataille. Le contrôle des populations passe par des violences de masse assez inimaginables à l'époque, qui constituent une catastrophe pour les populations civiles", constate Thomas Chopard. Comment cette première indépendance a-t-elle modelé pour longtemps le destin du pays et de la région toute entière ? Pourquoi cette période et sa mémoire sont-elles cruciales pour comprendre le conflit contemporain entre l’Ukraine et la Russie ? "En réfléchissant à cette histoire complexe, fracturée et violente, on peut voir les moments où les Ukrainiens et les Ukrainiennes de toutes origines se sont emparés de leur histoire et ont essayé de la construire de l'intérieur (de manière très réprimée à partir des années 1930, puis de nouveau un peu plus libres après la mort de Staline), mais aussi de l'extérieur [avec] la dynamique des immigrations ukrainiennes successives", souligne l'historienne Sophie Coeuré. Nos invité·e·s Thomas Chopard est historien, chercheur au Centre de recherche Europes-Eurasie (CREE) de l'Inalco et directeur adjoint du Centre d'études franco-russe. Il a publié Le Martyre de Kiev. 1919. L’Ukraine en révolution entre terreur soviétique, nationalisme et antisémitisme (Vendémiaire, 2015). Sophie Coeuré est historienne, professeure des universités en histoire contemporaine à l’Université Paris Cité, chercheuse associée au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (CNRS-EHESS). Elle signe la préface de Retour de l'URSS d'André Gide, réédité aux éditions Payot en janvier 2022. Elle a notamment publié : La Grande lueur à l’Est. Les Français et l’Union soviétique, 1917-1939 (Seuil 1999, réédition CNRS Éditions 2017) La Mémoire spoliée. Les archives des Français, butin de guerre nazi puis soviétique, de 1940 à nos jours (Payot 2007, 2013) Cousu de fil rouge. Voyages des intellectuels français en Union soviétique (avec Rachel Mazuy, CNRS Éditions, 2012) Pierre Pascal, la Russie entre christianisme et communisme (Noir sur Blanc 2014) L’Autre siècle (uchronie dirigée par Xavier Delacroix, Fayard, 2018) Sons diffusés dans l'émission Extrait du film Raspoutine de José Dayan avec Gérard Depardieu, 2011 Archive du poète Georges Adamovitch qui livre son témoignage sur la révolution russe en janvier 1965 Archive de l'homme politique Alexandre Kerenski au sujet de l'Empire russe lors du conflit mondial de 1914-1918 Yvette Giraud chante Ukraine en 1946 Piotr Rawicz évoque La Garde blanche de Mikhaïl Boulgakov au micro d'Arlette Farge dans l'émission Les Voix étrangère sur France Culture le 20 décembre 1970 Lecture par Pierre-Marie Baudoin d'un extrait de La Ville de Kiev de Mikhaïl Boulgakov, paru dans ses Œuvres complètes aux éditions Gallimard Lecture par Pierre-Marie Baudoin d'un extrait de la revue française Les Annales, n°1877, parue le 15 juin 1919

  • August 22 · 59 min

    Les "mystères" de l’histoire : Loup, y es-tu ? Quels visages donner à la bête du Gévaudan ?

    Rediffusion de l'épisode du 2022-12-22 Cette émission s'inscrit dans la programmation "L'Étrange Noël de France Culture". Dans l’ancienne région du Gévaudan, qui correspond à l’actuel département de la Lozère, une région d’élevage montagneuse et forestière, le 30 juin 1764, une bête insaisissable fait une première victime. La jeune Jeanne Boulet, quatorze ans, est tuée près de Langogne. Tout au long de l’été 1764, les attaques continuent, tandis que les paysans organisent des battues pour traquer la bête anthropophage. Certaines confrontations entre la bête et des bergers et des bergères locaux rentrent dans les annales, à la fois par la férocité dont fait preuve la bête, qui attaque parfois même à proximité des habitations, et le courage de certaines de ses victimes, qui parviennent à lui échapper et à sauver les leurs. Jacques Portefaix, Jeanne Jouve ou Marie-Jeanne Vallet, surnommée la Pucelle du Gévaudan, sont quelques-uns de ces héros. Il demeure néanmoins impossible de mettre la main sur la bête, qui semble résister aux coups et aux blessures et reparaître toujours aussi assoiffée de sang. Une affaire médiatique et politique L'écho de ce mystère sanglant est tel que la presse nationale et même internationale s’en emparent. Le Courrier d’Avignon ou La Gazette de France publient de nombreux articles et des gravures qui diffusent une image fantasmée de la bête. Fléau divin envoyé pour punir les pécheurs selon l’évêque de Mende, loup-garou, animal exotique, créature monstrueuse et surnaturelle… Les hypothèses, toutes plus farfelues les unes que les autres, agitent et déchirent les contemporains. Le roi Louis XV lui-même ne tarde pas à intervenir, notamment en envoyant en Gévaudan son porte-arquebuse, François Antoine. Le 20 septembre 1765, celui-ci abat un loup de taille exceptionnelle, qui est reconnu par plusieurs victimes de la bête, dont Marie-Jeanne Vallet, comme l’animal auquel ils ont été confrontés. La dépouille est empaillée et apportée à Versailles où elle est exposée dans les jardins du roi. L'affaire semble close. La cour et la presse ne se préoccupent plus beaucoup de l’affaire. Une bête réapparaissante... En décembre 1765 pourtant, les attaques reprennent. La population continue à organiser des battues et des chasses, en vain. Jusqu’à ce jour de juin 1767, où Jean Chastel, un paysan du pays, tue un animal de grande taille, qui est identifié comme un loup ou comme un canidé ressemblant à un loup. Les attaques cessent alors, et la sanglante histoire de la bête du Gévaudan semble toucher à sa fin. Ce n’est que le début du mythe de la bête du Gévaudan, qui a suscité jusqu’à aujourd'hui un engouement impressionnant, une vaste littérature scientifique et pseudo-scientifique, de multiples interprétations et fictionnalisations théâtrales, romanesques ou cinématographiques. La fiction popularise ainsi la thèse selon laquelle la bête du Gévaudan dissimulerait un sérial killer, un pervers sexuel, ou serait une bête dressée par un fou qui lui aurait appris à s’en prendre aux humains. Certains protagonistes réels de l’affaire, comme Antoine Chastel, le fils de Jean Chastel, ou le comte de Morangiès, sont accusés rétrospectivement d’avoir une responsabilité dans les crimes de la bête. Une veine romantique ou franchement fantastique se développe chez les chroniqueurs de l'affaire, ce qui contribue à la notoriété de la bête du Gévaudan. Le roman d’Abel Chevalley, La Bête du Gévaudan, paru en 1936, ou le film Le Pacte des loups de Christophe Gans, sorti en 2001, sont ainsi des interprétations fictionnelles de l’affaire qui ont durablement marqué les esprits, même si elles ne reposent sur aucune preuve historique. Le "mystère" de la bête du Gévaudan Les historiens savent aujourd’hui, en l’état actuel des connaissances, que la bête du Gévaudan était probablement un loup ou plusieurs loups qui seraient devenus anthropophages. Les curieux continuent néanmoins à alimenter des thèses alternatives. Le mystère, pourtant dissipé par la recherche historique, continue à passionner le public, et accède au rang de véritable mythe populaire. L’affaire de la bête du Gévaudan dit aussi beaucoup du rapport conflictuel de l’homme et du loup à travers les siècles, du Moyen Âge au XIXe siècle. Le loup est en effet l’ennemi par excellence de l’homme, l’animal méchant et mauvais, qui constitue un danger et une menace. Dans cette perspective, il faut aussi replacer l’histoire de la bête du Gévaudan dans une histoire plus large, celle des “bêtes” dévorantes qui ont sévi ailleurs en France et en Europe, avant et après celle du Gévaudan. La "bête", terme employé par les contemporains et qui est parvenu jusqu'à nous, se définit ainsi comme un animal capable d’attaquer l’homme et de faire des dizaines de victimes, remettant ainsi en cause la suprématie humaine sur le règne animal. Jean-Marc Moriceau revient sur l'utilisation de ce terme : "Il y a des milliers d'attaques recensées depuis le début du XVe siècle jusqu'au milieu du XIXe siècle. On a ainsi plus de 10 000 cas d'attaques sur l'homme en France, avec de fortes variations selon les époques. La plupart des attaques de loups se concentrent sur le gibier et les animaux domestiques. On peut imaginer que dans la France du XVIIIe siècle, chaque année, de l'ordre de 8 à 10 000 chevaux, vaches, bœufs et veaux étaient prélevés, blessés ou tués par les loups. Il est vrai qu'il y avait entre 10 000 et 15 000 loups et peut-être 100 à 120 000 moutons. Occasionnellement, le loup attaquait l'homme et dans ces circonstances-là, les contemporains considéraient que ce n'était pas un comportement habituel du loup. Peut-être que c'était une très faible minorité, de l'ordre de 1% des loups qui pouvaient attaquer l'homme. On parait ces loups de caractéristiques, de qualificatifs tout à fait particuliers pour montrer qu'ils sortaient de l'ordinaire. Ce n'étaient en général pas les loups du pays, parce que les loups du pays, on les connaît, on y est habitué. Si un loup fait des attaques sur l'homme et remet en question la place de l'homme dans l'univers, c'est qu'il vient de l'extérieur, que c'est un méchant loup, un loup étranger, comme on le disait très souvent. On le parait de toute une série de qualificatifs : loup carnassier, loup redoutable. On parlait de 'bête', parce que quand le loup remet en question la place de l'homme dans l'univers, il sort de sa condition animale ordinaire. Dans les mentalités de l'époque et dans ces conditions, c'est un monstre. Le terme de monstre n'existe pas. On a un terme qui existe depuis la fin de l'Antiquité qui est la bestia, la bête. On qualifie le loup qui sort de cette condition ordinaire de bête, de bête féroce, de bête terrible. Et c'est la bête d'un pays quand il sévit pendant plusieurs mois ou plusieurs années. En l'occurrence, c'est la bête du Gévaudan." Le traitement de l’affaire met également en évidence l’imaginaire associé à la nature et à la faune, qui convoque une représentation de la montagne et de la ruralité vues comme sauvages et archaïques, voire obscurantistes, à l’opposé de la ville et de la cour des Lumières, qui en plein XVIIIe siècle semblent tournées vers la rationalité, la modernité et le progrès. Un jalon dans la longue histoire des rapports entre l'homme et le loup L’affaire de la bête du Gévaudan, comme les autres affaires de bêtes dévorantes, notamment celle des Cévennes, qui sévit entre 1809 et 1817 non loin du Gévaudan, ont contribué à ternir l’image du loup, qui apparaît comme une créature sanguinaire, qui fait la terreur des éleveurs et des paysans. Par sa médiatisation particulièrement importante, et peut-être aussi par la prolifération des représentations contemporaines et ultérieures qui lui sont associées, il semble que le cas de la bête du Gévaudan, qui n’est pourtant pas isolé, ait particulièrement fait date et contribué à forger un imaginaire négatif attaché au loup. Dans les débats récents qui opposent les pourfendeurs et les défenseurs du loup, en particulier depuis la réapparition du loup en France en 1992, l’héritage de l’affaire de la bête du Gévaudan peut ainsi être réactivé et réinterprété dans un but polémique voire idéologique. Jean-Marc Morceau souligne le caractère protéiforme de l'affaire : "Comme elle a été médiatisée très fortement dès le début, elle a laissé une cicatrice dans notre histoire culturelle. Cette cicatrice rejoue selon les besoins des époques, selon les goûts et les modes. Ça a été le goût pour le romanesque au XIXe siècle ou au début du XXe siècle, c'est le goût pour le sauvage ou la biodiversité au milieu du XXe siècle. C'est le goût pour ou contre le loup depuis vingt ou trente ans également. Tous ces contextes rajoutent des épaisseurs, qui constituent des caisses de résonance à cette affaire qui se rejoue sans cesse, sans toujours distinguer ce qui est historique de ce qui est affabulé." Notre invité Jean-Marc Moriceau est historien, professeur émérite à l'université de Caen-Normandie, spécialiste d’histoire rurale. Il a notamment travaillé sur la question du loup dans les sociétés rurales. Bibliographie La Bête du Gévaudan. Mythe et réalités (Tallandier, 2021) La Mémoire des paysans. Chroniques de la France des campagnes (1653-1788) (Tallandier, 2020) Le Loup en Normandie (OREP Éditions, 2019) Le Loup en questions : fantasme et réalité (Buchet Chastel, 2015) Sur les pas du loup. Tour de France et atlas historiques et culturels du loup, du Moyen Âge à nos jours (Montbel, 2013) L'Homme contre le loup : une guerre de deux mille ans (Fayard, 2011) Histoire du méchant loup. 3 000 attaques sur l’homme en France (XVe-XXe siècle) (Fayard, 2007) Le Pourquoi du comment : histoire Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici. En fin d'émission Valérie Hannin, directrice du magazine L'Histoire, présente le numéro de décembre intitulé Mille et une vie de la forêt française. Références sonores Extrait de l'enregistrement La Légende de la bête du Gévaudan par Jean-Jacques Aslanian, Jean Colomb, La Bourée, 1960, BNF Collection, 2014 Archive des Annales de l'insolite : la bête du Gévaudan, ORTF, 14 septembre 1972 Chanson sur la bête du Gévaudan en occitan, interprétée par le groupe La Bourée, 1960, BNF Collection, 2014 Archive de l'émission La Tribune de l'histoire : Chasses royales et impériales, ORTF, 6 octobre 1952 Extrait du film La Bête du Gévaudan de Patrick Volson, 2002 Générique de l'émission : Origami de Rone

  • August 22 · 52 min

    Fou d'histoire : Tania de Montaigne, l'histoire pour déjouer le racisme

    Rediffusion de l'épisode du 2026-02-06 Il y a l’histoire des sensibles et Sensibilités. Il y a l’histoire de la violence et Un violent désir de chaleur humaine. Il y a tant d’histoires à découvrir, comme dans Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin. Avec l'écrivaine Tania de Montaigne, l'histoire aide à penser et à déjouer le racisme. Interroger les évidences et les catégories raciales Née en 1971 à Paris, Tania de Montaigne grandit à Draveil, en Essonne. Après des études en science politique et une carrière en tant que journaliste, elle s’investit dans l’action sociale. Aujourd’hui, aux côtés de son activité d’écrivaine, elle mène des actions éducatives et sociales dans des établissements scolaires et pénitentiaires. À travers ses ouvrages, Tania de Montaigne interroge la construction historique et sociale des catégories raciales et identitaires. Ses réflexions s’inscrivent notamment dans la continuité de la pensée du philosophe et psychiatre Frantz Fanon (1925-1961). Dans son ouvrage Peau noire, masques blancs, publié en 1952, Fanon décrit "l’expérience vécue du Noir", et notamment la fixation d’une identité raciale à travers le regard d’autrui. "C'est par Fanon que quelque chose se déplie pour moi, décrit Tania de Montaigne. Avoir quelqu'un qui dit :'Tu es multidimensionnelle. Il y a ce qu'on dit et ce qui est', cela change tout. Il remet la possibilité de l'invention." Dans L’Assignation. Les Noirs n’existent pas (Grasset, 2018), Tania de Montaigne raconte quant à elle s’être perçue comme noire à partir du moment où on la considérait comme telle. L’écriture de Tania de Montaigne interroge en ce sens l’usage des mots et leur pouvoir réifiant. Dans Sensibilités (Grasset, 2023), elle met en scène une correctrice d’une maison d’édition en charge de l’effacement des mots offensants quand, dans Un violent désir de chaleur humaine (Grasset, 2026), elle montre l’explosion de la violence et de la haine sur les réseaux sociaux. Écrire sur Claudette Colvin, une figure oubliée Dans Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin (Grasset, 2015), Tania de Montaigne met en lumière la vie de Claudette Colvin, actrice du mouvement pour les droits civiques que la mémoire collective a laissée de côté. Le 2 mars 1955, à Montgomery en Alabama (États-Unis), Claudette Colvin refuse de laisser son siège de bus à une passagère blanche. Neuf mois plus tard, Rosa Parks effectue le même geste. Parks est alors déjà secrétaire de la section locale de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), Association nationale pour la promotion des gens de couleur en français. Elle est considérée comme une femme exemplaire pour incarner le combat mené contre la ségrégation raciale, tandis que le geste de Claudette Colvin s’efface. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin appartient à la collection "Nos héroïnes" des éditions Grasset. Tania de Montaigne raconte avoir été marquée par la démarche de l'historienne Michelle Perrot dans Mélancolie ouvrière, premier opus de la collection, quand elle retrace l'histoire de l'ouvrière Lucie Baud, figure alors oubliée du syndicalisme. "Michelle Perrot amène l'histoire à l'endroit du vivant. C'est quelque chose qui doit se chercher, qui n'est pas donné. Une fois qu'on a tiré un fil, il faut essayer de le raccorder à un autre élément pour essayer de dire ces gens qui ont une voix extrêmement ténue", observe Tania de Montaigne. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin a fait l’objet de plusieurs adaptations, en bande dessinée (avec Émilie Plateau, Dargaud, 2018), en pièce de théâtre (avec Stéphane Foenkinos) et en une expérience immersive (co-réalisée par Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud). Tania de Montaigne souligne la plasticité de la transmission de l’histoire grâce à des médiums différents, qui accompagnent aussi son travail social et éducatif. Bibliographie de Tania de Montaigne Un violent désir de chaleur humaine, Grasset, 2026. Sensibilités, Grasset, 2023. L’Assignation. Les Noirs n’existent pas, Grasset, 2018. (avec Danielle Mérian) Lettre à ma petite fille, Grasset, 2016. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, Grasset, 2015, prix Simone Veil 2015. Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin a été adapté en bande dessinée par Émilie Plateau (Dargaud, 2018), en pièce de théâtre (en collaboration avec Stéphane Foenkinos), et en expérience immersive en 2024 (réalisée par Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud, prix de la Meilleure œuvre immersive au 77ᵉ Festival de Cannes). Œuvre citée pendant l'émission : Boycott en Alabama. Les femmes dans le mouvement noir américain de Jo Ann Gibson Robinson, traduit par Michel Fabre, Presses du CNRS, 1988. Références sonores de l'émission : Le centre de loisirs de Draveil, Actualités régionales Île de France, 17 août 1979. Reportage sur Martin Luther King et la marche pour l'intégration raciale de Selma à Montgomery, RDF, mars 1965. Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon, 1952. Christian Huitema, président de la commission technique d'Internet, dans l'émission "La marche du siècle", France 3, 26 octobre 1994. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • August 19 · 58 min

    Histoires d'eau : Irriguer la Mésopotamie, quand l'eau rugit entre le Tigre et l'Euphrate

    Rediffusion de l'épisode du 2023-03-13 Le Tigre et l'Euphrate, des fleuves qui invitent aux rêves et à l'imagination, des cités aussi, Sumer, Uruk, Mari, Babylone… et des millénaires d'histoires avec quelques notions à discuter : Croissant fertile, empire hydraulique... et pourquoi pas "paradis", longtemps imaginé en Mésopotamie. La Mésopotamie, une région propice à la vie ? Bordée par deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, la Mésopotamie est le berceau de l’agriculture. L’aridité du climat et la nature calcaire des sols rendent nécessaire un ensemble d’innovations techniques, comme l’irrigation. L'assyriologue et historien Bertrand Lafont nous décrit cette région : "Les montagnes du Croissant fertile qui composent la région sont de véritables châteaux d'eau qui jouent un rôle fondamental dans la région. Seulement, dès qu'on s'en éloigne, on arrive dans une zone extrêmement aride jusqu'au flanc sud vers le désert d'Arabie. Si la diagonale, qui fait couler le Tigre et l'Euphrate, imaginée par les hommes n'existait pas, la région entière ne serait que désert". Dès le cinquième millénaire avant notre ère, des canaux sont creusés dans la plaine de basse Mésopotamie. Les techniques se perfectionnent peu à peu : il ne s’agit pas seulement d’acheminer l’eau vers les champs, mais aussi d’apprendre à la stocker, à drainer les sols, à prévenir les pénuries et les inondations. Des barrages, réservoirs, digues et vannes d’irrigation accompagnent ce développement agraire et technique sans précédent. Aménagement, gestion et entretien : apprivoiser les fleuves L’aménagement, la garde et l’entretien des canaux d’irrigation incombent aux dirigeants : toute négligence peut entraîner la ruine de la cité entière, ce qui fait de l’eau un enjeu politique et idéologique majeur. Pour l'assyriologue Dominique Charpin, "la relation des Mésopotamiens avec l'eau est ambivalente. Les populations en ont autant besoin qu'ils la redoutent (...). S'il est primordial d'amener l'eau pour les villes et les cultures, la contrôler est tout aussi important afin d'échapper aux crues et aux inondations". L’importance cruciale de la gestion de l’eau se traduit à travers divers phénomènes : si les "noms d’années", typiques du monde mésopotamien, portent le plus souvent des noms de batailles ou de grands événements politiques, ils font parfois référence à de grands travaux, notamment aux percements de nouveaux canaux. Certains canaux sont eux-mêmes pourvus d’un nom qui rend le plus souvent hommage au roi, tandis que le creusement des réseaux d’irrigation fait l’objet d’inscriptions commémoratives. Comment les innovations techniques relatives à l’acheminement, au stockage et à la gestion de l’eau ont-elles permis de faire de la Mésopotamie le berceau de l’agriculture ? Comment l’eau est-elle devenue une donnée politique majeure du monde mésopotamien, jusqu’à devenir, parfois, une arme de guerre ou un casus belli lourd de conséquences ? 🎧 Pour en savoir plus, écoutez l'émission… Le Pourquoi du comment : l'histoire Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici. Pour en parler Bertrand Lafont est assyriologue et historien, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste des périodes de la haute histoire du Proche-Orient ancien. Il a notamment publié avec Francis Joannès, Philippe Clancier et Aline Tenu La Mésopotamie. De Gilgamesh à Artaban (3300 av.–120 av. J.-C.) (Belin, 2017, version compact disponible le 22 mars 2023) Dominique Charpin est assyriologue, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire "Civilisation mésopotamienne". Il a notamment publié En quête de Ninive. Des savants français à la découverte de la Mésopotamie (1842-1975) (Les Belles Lettres, 2022) Références sonores Archive sur le Chatt-el-Arab, ORTF, 31 juillet 1972 Lecture par Jean-Pierre Leroux d'un extrait de Thalie d'Hérodote, Les lundis de l'histoire, France Culture, 11 juin 1990 Lecture d'un extrait de Mes cahiers de Maurice Barrès, tome XIV, Analyse spectrale de l'Occident, RTF, 1958 Archive de Jean Bottero à propos des tablettes de Mari, À la recherche des mondes disparus, RTF, 20 avril 1963 Archive d'un reportage sur un barrage sur l'Euphrate, Journal de 13h, TF1, 7 novembre 1978 Générique de l'émission : Origami de Rone

  • August 16 · 58 min

    Méditerranée(s), histoire de migrations : Se déplacer en Méditerranée, les Anciens en Thalassa

    Rediffusion de l'épisode du 2024-01-22 Au début de l’automne 1975, des embruns et de l’air iodé soufflent à la télévision française, quand est créée l’émission Thalassa, le magazine de la mer. Son titre est bien choisi, puisqu’il nous conduit sur les flots, avec un écho à l’Antiquité grecque. Que représentait la mer pour les Grecs ? Était-elle comparable à la mare nostrum des Romains ? Nous voici donc "au milieu des terres", en Méditerranée, quand les Anciens partent en Thalassa ! Le temps des thalassocraties Les Grecs ont une relation ambivalente avec la mer, faite de fascination et de peur. La navigation en Méditerranée est en effet dangereuse, et les tempêtes, naufrages et autres errances – sans parler des pirates – abondent aussi bien dans la réalité que dans la littérature homérique. Néanmoins, la civilisation grecque, mais aussi phénicienne, carthaginoise, et plus tard romaine, sont souvent qualifiées de thalassocratie. Cette appellation indique que leur puissance se fonde sur les ressources maritimes et sur la maîtrise de la mer, aussi bien sur un plan commercial que guerrier. Selon François Lefèvre, professeur d’histoire grecque à Sorbonne Université, cette volonté de contrôler la mer remonterait à Minos, une civilisation pré-grecque. "L'épisode le plus important est certainement la thalasso-démocratie athénienne des 5e et 4e siècles", ajoute l'historien. "C'est une aventure extraordinaire, qui est une expression de puissance, d'impérialisme et qui voit naître la notion de géostratégie. (...) C'est aussi un programme politique, puisque, si on fait un raccourci un peu rapide, mais parfaitement légitime, le peuple de la rame est né de l'aventure maritime athénienne." Les Grecs sont en effet de redoutables guerriers sur les mers, en particulier à partir de l’apparition de la trière, au 5e siècle avant J.-C., un navire de combat perfectionné, qui permet de mobiliser 200 personnes. Lors de la guerre du Péloponnèse (de 431 à 404 avant J.-C.), qui oppose les cités d’Athènes et de Sparte, les batailles se passent en grande partie sur mer, ce qui signe une transformation des manières de combattre, et consacre la figure du rameur, qui dépasse celle de l’hoplite, le soldat d’infanterie. Des migrations choisies ou subies Les Grecs sont également de formidables commerçants et sillonnent la mer Méditerranée pour acheminer et vendre des biens aux provenances variées. Dès l’âge de bronze, les routes commerciales méditerranéennes sont parcourues par des marchands, qui peuvent être des artisans résolus à prendre la mer pour vendre leurs produits ou des marchands professionnels. Les métaux précieux (or, argent, étain), les esclaves, les ambres, le corail, l’huile, le blé, le sel, le vin, le bois, les céramiques sont quelques-unes des marchandises qui circulent sur les routes maritimes de Méditerranée. Elles font parfois l’objet d’un commerce de longue distance, qui permet de relier des mondes lointains via la Méditerranée. L’étain par exemple est acheminé depuis l’Armorique, les Cornouailles ou la Syrie. Les circulations d’hommes et de femmes dans le bassin méditerranéen sont ainsi particulièrement denses. Elles ne se limitent cependant pas aux affrontements guerriers ou aux échanges commerciaux, mais peuvent être de véritables migrations, choisies ou subies. À ce titre, l'historienne et archéologue Cecilia D'Ercole cite Épictète, philosophe du 2e siècle après J.-C., qui est un exemple de ces migrations – esclave à Hiérapolis en Asie mineure, il arrive à Rome où il rejoint la cour impériale : "Il dit que le propre de l'homme est de voyager, l'homme n'est pas fait pour prendre racine." La colonisation grecque, qui se développe entre les 8e et 6e siècles avant J.-C., est un enjeu à la fois économique, par la création de comptoirs commerciaux, mais aussi démographique et culturel, avec l’installation de populations venues d’une cité qui fondent une nouvelle ville, indépendante et autonome. Les récits de fondation de villes dans l’Antiquité sont ainsi souvent l’occasion de mettre en scène des étrangers. C’est le cas de Rome même, fondée par le prince troyen Énée, exilé après la fin de la guerre de Troie, ainsi que le raconte Virgile dans l’Énéide. Pour en savoir plus Cecilia D'Ercole est historienne, archéologue et anthropologue des mondes antiques, directrice d’études à l’EHESS. Elle s'intéresse aux échanges, circulations, contacts et interactions économiques et culturels en Méditerranée antique. Elle a notamment publié : Naissance de la Grèce. De Minos à Solon. 3 200 à 510 avant notre ère, coécrit avec Julien Zurbach, sous la direction de Brigitte Le Guen, Belin, 2019, réédité 2023 Ambres gravés. La collection du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Musée du Louvre, Louvre éditions, 2013 Histoires méditerranéennes. Aspects de la colonisation grecque en Occident et dans la Mer noire (VIIIe-IVe siècles avant J.-C.), Errance éditions, 2012 Ambres gravés du Département des Monnaies, des Médailles et des Antiques, Éditions de la Bibliothèque nationale de France, 2008 Soazick Kerneis est professeure d'histoire du droit et du droit romain à l'Université Paris Nanterre et directrice du Centre d'Histoire et d'Anthropologie du Droit (CHAD). Elle a notamment publié : La Justice en vérité. Une histoire romaine du dire-vrai, Dalloz, 2022 Une histoire juridique de l’Occident (IIIe-IXe siècle). Le droit et la coutume, (dir.), Presses universitaires de France, 2018 François Lefèvre est professeur d’histoire grecque à Sorbonne Université. Il a notamment publié : Histoire antique, histoire ancienne ?, Passés composés, 2021 Histoire du monde grec antique, Le Livre de poche, 2007 Références sonores Archive de l'historien André Aymard, Heure de culture française, 1951 Archive de Gabriel Timmory à propos de Victor Bérard et des Navigations d'Ulysse, Heure de la culture française, 1956 Archive sur la naissance de Marseille, Provence Magazine, 8 octobre 1955 Archive sur un œil de verre et de faïence pour porter chance aux marins, journal télévisé 19-20, Édition Bretagne, 2019 Lecture par Laurence Millet d'un extrait de l'Énéide de Virgile, 8, 626-731 Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020

  • August 16 · 58 min

    Méditerranée(s), histoire de migrations : Fernand Braudel, l'historien face à la mer

    Rediffusion de l'épisode du 2024-01-23 "Dans ce livre, les bateaux naviguent ; les vagues répètent leur chanson ; les vignerons descendent des collines des Cinque Terre, sur la Riviera génoise ; les olives sont gaulées en Provence et en Grèce ; les pêcheurs tirent leurs filets sur la lagune immobile de Venise ou dans les canaux de Djerba ; des charpentiers construisent des barques pareilles aujourd’hui à celles d'hier… Et cette fois encore, à les regarder, nous sommes hors du temps." Ainsi s’ouvre La Méditerranée, le livre que fait paraître en 1977 l’historien Fernand Braudel. Le premier volume s’intitule L’Espace et l’Histoire, et le second : Les Hommes et l’Héritage. Quel héritage nous laisse Braudel, l’historien face à la mer ? Fernand Braudel et la Méditerranée Lorsqu’il publie en 1949 La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Fernand Braudel a quarante-cinq ans et écume depuis presque vingt ans les archives de l’Europe méridionale, de Venise à Raguse, pour rédiger cette thèse monumentale qui devient rapidement un ouvrage influent. L'idée principale de l'historien est de faire de la Méditerranée le personnage principal de sa propre histoire. "Dans le titre définitif, la Méditerranée vient en premier", relève Annliese Nef, historienne spécialiste de l'islam médiéval et de la Sicile. Elle explique que Fernand Braudel pense "l'espace, le contact entre civilisations, le lieu d'échanges" dans les trois parties de sa thèse. Elle rappelle aussi que Fernand Braudel s'inscrit dans la pensée de son temps, une "pensée coloniale, liée à la colonisation de l'Algérie, qui essaye de penser ensemble le destin de la rive sud et de la rive nord." Par ailleurs, la démarche de Fernand Braudel porte une attention particulière à la géographie. Pour l'historien, les formes du paysage déterminent les événements qui s’y déroulent et les sociétés qui y habitent. C’est donc par le prisme du "temps long", celui des géographes et des climatologues, que Fernand Braudel étudie l’affrontement entre l’Espagne de Philippe II et l’Empire ottoman dans le théâtre méditerranéen. "Il disait que les choses ne peuvent se comprendre qu'en les envisageant dans toute leur ampleur spatiale et temporelle", se souvient l'historien Maurice Aymard, directeur d'études à l'EHESS. Le "prince de l’histoire" Du Collège de France à l’Académie française, la carrière de Fernand Braudel conserve un mot d’ordre : communication avec les autres sciences sociales. En effet, l’histoire a tout à gagner à utiliser les méthodes de la sociologie, de l’économie, de l’anthropologie. C’est bien là le programme que l'historien déploie dans la revue des Annales, qu'il dirige de 1956 à 1969, et dans la Maison des Sciences de l’Homme, qu’il fonde en 1963. "Ce qui fait la force des Annales (...), c'est son foisonnement", constate Annliese Nef. "Après la disparition de Lucien Febvre en 1956, Fernand Braudel a maintenu le côté expérimental de donner de la place à de nouveaux chercheurs." Fernand Braudel, à cet égard, a marqué toute une génération d'historiennes et d'historiens, comme l'atteste son confrère Georges Duby dans l'hommage qu'il lui rend dans Le Monde le 14 décembre 1979 : "Parmi les historiens de ma génération, il en est peu, je crois, qui ne lui doivent quelque chose d'essentiel. Il en est beaucoup, j'en suis sûr, qui lui doivent à peu près tout. (...) Pour nous, il est un prince." Héritage et dépassement de l'œuvre de Braudel Plus de 70 ans après la parution de la Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, historiennes et historiens discutent encore les travaux de Fernand Braudel et sa conception de la Méditerranée comme lieu de l’affrontement entre des civilisations fixes et rivales. "Il reste (dans une approche) déterministe, marquée par la géographie et les civilisations", remarque Annliese Nef. La recherche historique actuelle montre la complexité de la Méditerranée médiévale, parfois moins conflictuelle qu'on ne se la représente, et des travaux récusent la perspective du "choc de civilisations", selon la formule de Samuel Huntington. Sous domination musulmane du 8e au 11e siècle, la Sicile est l'exemple d'une société pluriculturelle marquée par la tolérance religieuse, qui se construit entre chrétiens d’Orient et d’Occident, juifs et musulmans. Lieu de confluence où se croisent des marchands, des voyageurs, des mercenaires et des pèlerins, la Méditerranée médiévale et moderne reste le carrefour commercial qu’elle est depuis l’Antiquité. Pour en savoir plus Maurice Aymard est historien, directeur d’études à l’EHESS. Il a été administrateur de la Maison des Sciences de l’Homme de 1992 à 2005. Il travaille sur l’histoire économique de l’Italie et de la Méditerranée à l’époque moderne. Il a notamment publié : "Un Braudel, ou plusieurs ?", dans Autour de Fernand Braudel, dirigé par Paul Carmignani, Presse universitaires de Perpignan, 2002 Les Européens, codirigé avec Hélène Ahrweiler, Hermann, 2000 "Migrations", dans La Méditerranée, vol. 2 Les Hommes et l’Héritage, dirigé par Fernand Braudel, Éditions Arts et Métiers Graphiques, 1976 Venise, Raguse et le commerce du blé dans la seconde moitié du XVIe siècle, SEVPEN, 1966 Annliese Nef est professeure d'histoire médiévale à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l'histoire de la Sicile et de l'Islam médiéval. Elle a notamment publié : Révolutions islamiques. Émergence de l'Islam en Méditerranée (VII-Xe siècle), École française de Rome, 2021 "Du social faisons table rase ? Le succès global de la Méditerranée braudélienne", dans La Méditerranée introuvable : relectures et propositions, dirigé par Claudia Moatti, Karthala, 2021 Les Bains de Cefalà (Xe-XIXe siècle). Pratiques thermales d’origine islamique dans la Sicile médiévale, coécrit avec Alessandra Bagnera, École française de Rome, 2018 L'islam a-t-il une histoire ? Du fait religieux comme fait social, Éditions Le Bord de l'eau, 2017 A Companion to Medieval Palermo. The History of a Mediterranean City from 600 to 1500, Brill, 2013 (en anglais) Références sonores Archive de Fernand Braudel, Les lundis de l'histoire, France Culture, 15 juillet 1967 Archive de l'émission télévisée de Fernand Braudel intitulée Méditerranée, FR3, 1er octobre 1976 Archive de Jacques-Henri Pirenne, Inter Actualités de 13h, France Inter, 13 décembre 1963 Archive de Fernand Braudel à propos des Annales, Connaissance de l'homme, RTF, 1955 Archive à propos de Fernand Braudel à Châteauvallon, Le journal de Provence Alpes, FR3MA, 16 octobre 1985 Archive de Fernand Braudel dans l'émission Agora, France Culture, 12 décembre 1978 Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020

  • August 16 · 58 min

    Méditerranée(s), histoire de migrations : De port en port, traverser la Méditerranée aux Temps modernes

    Rediffusion de l'épisode du 2024-01-24 De port en port, nous allons traverser la Méditerranée ou plutôt les Méditerranées, car cet espace est celui des mobilités, des exils, des migrations, de la pêche, de la guerre et bien sûr du commerce. La Méditerranée a été pensée, réfléchie, fantasmée et pourquoi pas inventée. Quelle représentation ces femmes et ces hommes qui pêchent, vivent et prennent la mer en Méditerranée ont-ils de leur environnement ? Une Méditerranée ou des Méditerranées ? L’idée d’une culture méditerranéenne unitaire est une construction idéologique récente, héritée de l’histoire coloniale. "La Méditerranée est un ensemble de micro-mers densément connectées les unes aux autres", décrit l'historien Guillaume Calafat. Ce sont "plusieurs régions, plusieurs entités politiques, qui communiquent et qui créent un espace producteur de normes, de règles, d'idées." L'historien précise que "la construction historiographique de la Méditerranée comme région, comme civilisation et comme idée se développe à partir des années 1770-1780 et se renforce au 19e siècle. Nous sommes en partie héritiers de la façon dont la Méditerranée a été pensée comme un objet d'histoire." Avant le 19e siècle, les hommes et les femmes de ces espaces géographiques ne se considèrent pas comme les membres d’un ensemble culturel et historique unitaire que serait le monde méditerranéen. Pourtant, les points de contact entre ces régions, les échanges commerciaux, diplomatiques et religieux sont légion. 1492, année charnière Si la date de 1492 semble plutôt correspondre à un moment charnière de l’histoire atlantique, il s’agit aussi d’une rupture essentielle dans le cas méditerranéen : la chute de l’émirat de Grenade et l’expulsion des Juifs d’Espagne. Cette homogénéisation de l’espace ibérique et la dispersion des séfarades bouleverse les équilibres méditerranéens et annonce une explosion du phénomène diasporique, qui structure profondément les logiques à l'œuvre dans cet espace pour les siècles suivants. À cet égard, l'historien Mathieu Grenet, qui signe avec Guillaume Calafat Méditerranées. Une histoire des mobilités humaines (1492-1750) chez Points, souligne l'importance de multiplier les échelles pour appréhender les déplacements en Méditerranée. Il explique étudier à la fois les groupes afin de "restituer le caractère massif de certaines migrations – 250 000 Juifs séfarades, 300 000 Morisques, plusieurs dizaines de milliers de Grecs, etc." et laisser aussi une place à l'individu. "Nous avons porté beaucoup d'attention à une troisième échelle, celle de la famille, et à la manière dont les mobilités se structurent collectivement comme des aventures intimes, dans lesquelles on met en jeu sa famille, on bouge avec ses enfants ou on les laisse." L'historien ajoute que "très rapidement, les princes qui excluent les Juifs ou les Morisques norment la question de savoir si les parents ont le droit d'emmener les enfants et sous quelles conditions." Une mer de grandes traversées ou de cabotage ? L’importance majeure des grands mouvements de migrations ne doit cependant pas faire oublier que l’essentiel des mobilités humaines en Méditerranée à l’Époque moderne concerne de très petits déplacements. Ces micro-mobilités du quotidien, qui prennent souvent la forme du cabotage, signalent une porosité constante entre l’espace maritime et l’espace terrestre : naviguer prolonge les logiques commerciales, religieuses, politiques à l'œuvre dans les différents États. Ces mobilités, qu’il s’agisse de grandes traversées collectives ou de courts voyages individuels, ne sont pas exemptes de périls. Des tempêtes aux attaques de corsaires en passant par la crainte de perdre ses papiers et documents, le danger guette les femmes et les hommes qui s’aventurent sur les eaux méditerranéennes. Les ordres religieux, qu’ils soient juifs, catholiques, protestants ou musulmans, mettent en place des solutions, qui fonctionnent la majeure partie du temps selon une logique assurantielle, ou qui proposent aux malheureux qui se seraient fait capturer par des corsaires ou par un navire ennemi de procéder à leur rachat. Qu’elles soient individuelles ou collectives, quotidiennes ou historiques, pourquoi ce sont avant tout les mobilités humaines qui écrivent l’histoire de la Méditerranée ? Pour en savoir plus Guillaume Calafat et Mathieu Grenet publient Méditerranées. Une histoire des mobilités humaines (1492-1750), Points, 2023. Guillaume Calafat est maître de conférences en histoire moderne à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre junior de l'Institut Universitaire de France. Il a également publié : Une mer jalousée : contribution à l'histoire de la souveraineté. Méditerranée, XVIIe siècle, Seuil, 2019 L'Exploration du monde, Une autre histoire des grandes découvertes, codirigé avec Romain Bertrand, Hélène Blais et Isabelle Heullant-Donat, Seuil, 2019 De l’utilité commerciale des consuls. L’institution consulaire et les marchands dans le monde méditerranéen (XVIIe-XXe siècle), études réunies avec Arnaud Bartolomei, Mathieu Grenet et Jörg Ulbert, École française de Rome, 2018 Mathieu Grenet est maître de conférences en histoire moderne à l’INU Champollion d’Albi, membre junior de l'Institut Universitaire de France. Il a également publié : La Fabrique communautaire : les Grecs à Venise, Livourne et Marseille : 1770-1840, École française d'Athènes, 2021, 1e éd. 2017 (dir.) La Maison consulaire : espaces, fonctions et usagers : XVIe-XXIe siècle, Presses universitaires de Provence, 2021 De l’utilité commerciale des consuls. L’institution consulaire et les marchands dans le monde méditerranéen (XVIIe-XXe siècle), études réunies avec Arnaud Bartolomei, Guillaume Calafat et Jörg Ulbert, École française de Rome, 2018 Références sonores Lecture par Thomas Beau du Décret de l’Alhambra du 31 mars 1492 sur l’expulsion des Juifs d’Espagne Lecture par Maïwenn Guiziou d'un extrait de Législation toscane, recueillie et illustrée par le docteur Lorenzo Cantini, membre de diverses académies, de Lorenzo Cantini, 1804 Chanson Méditerranée par Salim Halali Extrait des Fourberies de Scapin de Molière, Acte II, Scène 7, avec Jean Mercure et André Roussin Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020

  • August 16 · 58 min

    Méditerranée(s), histoire de migrations : Lampedusa, histoire d’une île au carrefour des mondes

    Rediffusion de l'épisode du 2024-01-25 Lampedusa, en Méditerranée, n’est pas une île entre deux mondes ; elle est le carrefour des mondes ! Recherchons le mot "Lampedusa" sur Gallica, la fabuleuse bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, accessible gratuitement en ligne. Un bon nombre d’occurrences nous sont offertes : des monnaies antiques, frappées dans les ateliers monétaires de Sicile ; des cartes à foison, souvent maritimes ; des évocations dans les récits de voyages, pour une escale lors d’un voyage ; et quelques mentions dans la littérature, parfois dans des œuvres majeures. Quant aux mentions dans la presse, elles apparaissent de manière très inégale, au moment de la Seconde Guerre mondiale et, plus proche de nous, comme une blessure à notre humanité, avec les souffrances des migrants. Une île d'escales Lampedusa est une île aride, qui a longtemps été semi-déserte, située aux confins de la Sicile, non loin de Malte, de la Tunisie et de la Libye. "Une partie de l'île est un plateau escarpé, avec des falaises, et une autre est accessible, presque au niveau de la mer.", décrit l'anthropologue Dionigi Albera, qui publie Lampedusa. Une histoire méditerranéenne aux éditions du Seuil. "Contrairement à d'autres îles, Lampedusa a été un lieu où les bateaux pouvaient facilement s'arrêter car il y avait des criques, un port naturel." Ainsi, par sa situation géographique, Lampedusa se trouve dès le Moyen Âge entre deux mondes, l’Afrique du Nord musulmane et l’Italie chrétienne, et se caractérise par sa marginalité. Malgré sa position liminale, l'île apparaît comme un espace de rencontre, d’affrontement, ou d’accueil. Les marins y trouvent refuge pour faire escale, se ravitailler en eau douce, ou éviter une tempête. En 1254, le roi Louis IX, Saint Louis, s’arrête à Lampedusa pour y faire relâche, sur le chemin du retour de la septième croisade (1248-1254). Il y trouve une île fréquentée par les marins, qui accueille un ermitage et un oratoire dans une grotte. Cette grotte a une particularité, confirmée par les sources postérieures de la période moderne : elle est investie à la fois par les chrétiens et les musulmans. Dès le 15e siècle, mais probablement déjà plus tôt, il est attesté qu'elle accueille un sanctuaire dédié à la Vierge et le tombeau d’un saint musulman. "Dans ce lieu, les marins de différentes appartenances religieuses peuvent s'adresser à des forces surnaturelles pour demander une protection face aux nombreux dangers auxquels leur vie les expose – tempêtes, corsaires, assauts… Dans ce sanctuaire, les deux religions cohabitent de manière pacifique.", observe Dionigi Albera. Une île refuge Le sanctuaire de Lampedusa est aussi un lieu de partage, qui fait fi des allégeances de ceux qui le visitent : "L'île est un lieu de trêve (...). Le sanctuaire résume et exalte ce rôle." Dionigi Albera cite les nombreuses offrandes décrites par les sources : "De la nourriture, des vêtements, des voiles, des outils sont offerts aussi bien par les chrétiens que par les musulmans. La règle, implicite mais acceptée par tous, qui n'est pas codifiée dans un texte écrit mais qui fait partie du vécu des gens de la mer, est que tous ceux qui sont dans la nécessité peuvent utiliser ces ressources." S'organise dès lors "une forme d'entraide entre ennemis, (...) une entente implicite qui dure pendant plusieurs siècles." De nos jours, seule la partie chrétienne du sanctuaire subsiste. "Dans les années 1840, au moment de la colonisation, lorsque le commandant de la troupe du Royaume de Sicile s'empare de l'île et visite le sanctuaire, il décide de le restaurer à sa manière et élimine la partie musulmane. Cette longue histoire prend fin à ce moment-là.", raconte Dionigi Albera. Une inspiration pour les poètes et les philosophes La thématique de la confrontation des religions est une constante des évocations de Lampedusa. Dans le quatrième et dernier tome du Roland furieux, l’Arioste place sur l’île le combat final des trois chevaliers chrétiens, Roland, Brandimart et Olivier, contre trois Sarrasins ennemis, Agramant, Sobrin et Gradasse. La grande fresque épique du Roland furieux s’achève ainsi à Lampedusa par la victoire de la chrétienté. Au siècle des Lumières, Lampedusa devient sous la plume de Diderot, dans les Entretiens sur le Fils naturel, un espace de tolérance et de cohabitation inter-religieuse. Le mythe de Lampedusa, au sanctuaire partagé, se répand dans toute l’Europe à travers les récits de voyage et les élaborations littéraires. Située entre deux continents, l’île apparaît comme un espace utopique, de trêve, de paix et d’entraide. Au cours de ses pérégrinations ultérieures, depuis l’escarcelle des princes de Lampedusa jusqu'au royaume des Deux-Siciles, puis au Royaume d’Italie, l’île, à la fois marge et refuge, garde une place particulière dans la Méditerranée, et perpétue, contre vents et marées, son statut d’île ouverte. En fin d'émission Valérie Hannin, directrice de rédaction du magazine L'Histoire, présente le dossier de février 2024 consacré à la Chine des Ming. Pour en savoir plus Dionigi Albera est anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS. Il travaille sur les espaces européens et méditerranéens et les migrations, ainsi que sur les phénomènes de dévotion partagée dans les religions monothéistes. Il a publié : Lampedusa. Une histoire méditerranéenne, Seuil, 2023 Coexistences. Lieux saints partagés en Europe et en Méditerranée, codirigé avec Manoël Pénicaud, Actes Sud, 2017 Dictionnaire de la Méditerranée, codirigé avec Maryline Crivello et Mohamed Tozy, Actes Sud, 2016 Dieu, une enquête. Judaïsme, christianisme, islam : ce qui les distingue, ce qui les rapproche, Flammarion, 2013 Références sonores Archive de Blaise Cendrars lisant son poème "Îles" Archive de l'historienne Anne-Marie Eddé à propos de Saint Louis et la septième croisade, France Culture, 29 mars 2018 Lecture par Jeanne Coppey d'un extrait du Roland furieux de l'Arioste, chant XL Lecture par Oriane Delacroix de l'Anecdote de la Lampedouse de Diderot, note autographe, fonds de la Bibliothèque nationale de Paris Musique Lampedusa par Toumani Diabate et Sidiki Diabate Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020

  • August 15 · 58 min

    Afghanistan, une histoire des droits des femmes

    Rediffusion de l'épisode du 2024-09-20 1972, des femmes en jupe, cheveux dehors, circulent librement dans les rues de Kaboul. Ces images ont ressurgi après la prise de la capitale par les talibans en 2021 et alertent sur les conséquences du retour des fondamentalistes religieux au pouvoir. En effet, les talibans rétablissent leur Émirat islamique et l'application stricte des lois coraniques. Les effets sont mortifères, en particulier pour les femmes. À cet égard, l'ONU parle d'apartheid de genre, une disparition programmée des femmes, qui touche à son paroxysme avec l'interdiction de faire entendre le son même de leur voix. Comme tout document historique, ces photographies de 1972 demandent à être replacées dans leur contexte et examinées avec une profondeur historique. Comment la condition des femmes a-t-elle évolué en Afghanistan ? En quoi les disparités sociales et régionales sont-elles essentielles pour comprendre cette histoire ? Premières réformes "modernisatrices" Dès le début du 20e siècle, le roi Amanullah entreprend de moderniser et de libéraliser le pays, dans le sillage du modèle turc. Sous l'influence de sa femme, la reine Soraya Tarzi, il passe des réformes en faveur des femmes et porte un intérêt particulier sur leur accès à l'éducation. Ce courant dit "modernisateur" est renversé en 1929 et laisse place à un régime religieux. Trois décennies plus tard, le roi Mohammad Zaher Shah lance un plan de modernisation qui comprend une série d'avancées des droits des femmes et leur donne notamment accès à l'université. Fakhera Moussavi, docteure en science politique, soulève à ce titre que l'ouverture de la condition des femmes afghanes passe essentiellement par les milieux intellectuels et étudiants : "Leurs lectures viennent d'Iran, du parti Tudeh et des communistes iraniens, qui publient beaucoup sur la liberté des femmes et les idées marxistes. [Ces idées] leur viennent aussi de l'Union soviétique. Certains vont faire leurs études à Moscou." Toutefois, ces réformes peinent à pénétrer les milieux ruraux, encore fortement empreints de l'ordre traditionnel patriarcal. Les photographies de femmes habillées "à l'occidental" font dès lors figure d'exception. "Il ne faut pas imaginer pour autant que leur vie était totalement libre", fait remarquer la chercheuse Carol Mann, spécialiste de l'Afghanistan. "Il est probable que le mariage de ces jeunes filles était arrangé." De la révolution communiste à la guerre En 1973, Mohammed Daoud Khan, le cousin du roi, mène un coup d'État à son encontre, avec le soutien de l'URSS. En 1978, Daoud Khan est à son tour renversé. C'est la révolution de Saur. Les communistes instaurent la République démocratique d'Afghanistan et répriment violemment leurs opposants. Alors que les émeutes et les protestations se multiplient, l'Union soviétique envoie ses troupes à Kaboul pour restaurer l'ordre. Ce qui devait être une offensive éclair devient une guerre longue de dix ans. Sous l'État communiste, de nombreuses femmes accèdent à des fonctions politiques, à l'instar d'Anahita Ratebzad, figure éminente du Parti Démocratique du Peuple Afghan. "L'État essaye aussi d'investir les milieux ruraux, mais [sans succès] parce que la résistance y est très forte", note Fakhera Moussavi. "On voit beaucoup de femmes adhérer aux partis islamistes et s'opposer à l'État communiste. L'État ne pouvait pas rentrer dans ces milieux." Ainsi, les moudjahidines appuient leur résistance sur le soutien logistique des femmes, qui acheminent les armes et les vivres. Depuis le Pakistan voisin, l'association RAWA apporte son soutien aux veuves et aux enfants des camps de réfugiés. Fondée en 1977 par la militante Meena Keshwar Kamal, l'association œuvre clandestinement pendant la guerre, en opposition aux partis islamistes, qui gèrent les camps de réfugiés, et à l'occupation soviétique. "[RAWA] a cherché à construire l'idée d'une nation afghane", explique Carol Mann. Dans ces mêmes camps, les fondamentalistes religieux fondent des écoles coraniques, les madrasas, véritables viviers de jeunes recrues, et tracent les contours de leur doctrine d'effacement des femmes. Pour en savoir plus Gilles Dorronsoro est professeur de science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’Afghanistan et de la Turquie. Il a notamment publié : Le Gouvernement transnational de l'Afghanistan : une si prévisible défaite, Karthala, 2021 La Révolution afghane : des communistes aux tâlebân, Karthala, 2000 Carol Mann est chercheuse en sociologie, spécialisée dans la problématique du genre et du conflit armé. Elle est présidente de l’association FemAid, qui organise des cours clandestins pour les filles afghanes. Elle a notamment publié : De la burqa afghane à la hijabista mondialisée : une brève sociologie du voile afghan et ses incarnations dans le monde contemporain, L'Harmattan, 2017 Femmes afghanes en guerre, éditions du Croquant, 2010 Fakhera Moussavi est docteure en science politique de l'Université Lyon II, spécialiste des droits des femmes en Afghanistan. Elle est présidente de la faculté de droit et science politique pour les femmes afghanes en ligne. Elle a publié : Des hirondelles en cage. Le rôle des migrations et de l'éducation dans la mobilisation et les combats des femmes afghanes, Éditions universitaires européennes, 2022 Références sonores Archive du Magazine des femmes, RTF, 30 avril 1973 Archive d'Aziza Aziz, présidente du Mouvement des femmes, TF1, 15 novembre 1979 Lecture par Jeanne Delecroix d'un extrait de "Je ne reviendrai jamais", poème de Meena Keshwar Kamal, écrit vers 1977 Archive d'Hassina Youssof, Aujourd'hui madame, A2, 11 décembre 1980 Archive sur la femme politique afghane Anahita Ratebzad, Le nouveau vendredi, FR3, 30 juillet 1982 Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020

  • August 15 · 52 min

    Fou d'histoire : David Dufresne, enquête sur Françoise d'Eaubonne, une grand-mère écoféministe

    Rediffusion de l'épisode du 2025-10-03 Remember Fessenheim, souviens-toi de Fessenheim. C’est une enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière écoféministe et impossible grand-mère, comme l'indique le bandeau du livre de David Dufresne. Sur ce bandeau, une photo : une femme est allongée dans les herbes hautes, un pistolet à la main. Nous sommes peu nombreux à avoir une telle photo de notre grand-mère. David Dufresne, lui, enquête sur Françoise d'Eaubonne, sa grand-mère écoféministe. Une grand-mère sur les barricades La Françoise d’Eaubonne que David Dufresne connaît est une grand-mère rieuse, corpulente, militante et insaisissable. Pendant des dizaines d’années, Françoise d’Eaubonne habite une chambre de bonne de la rue Lécluse, dans le 17ᵉ arrondissement de Paris. Ses conditions d’existence sont souvent très modestes. À la naissance de son petit-fils, en 1968, elle participe à l’occupation du théâtre de l’Odéon. Quelques années plus tard, elle participe à la fondation du Mouvement de libération des femmes (MLF) et du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FAHR). Un militantisme de confrontation directe Françoise d’Eaubonne parle à voix basse de ses actions militantes et David Dufresne lit rarement les livres de sa grand-mère. Grâce à son enquête, il redécouvre le militantisme violent et la confrontation directe qu’elle revendique. "Ses jeunes amis, que j'ai retrouvés, mettent en avant que son passage dans la Résistance lui a donné un courage physique qu'on ne connaît pas forcément chez beaucoup d'intellectuels. Pour elle, se battre physiquement, c'est une option", rapporte David Dufresne. Le 3 mai 1975, Françoise d’Eaubonne et Gérard Hof plastiquent la centrale nucléaire de Fessenheim, alors en construction. Un mois plus tard, le même commando provoque des explosions au siège et à l’atelier de Framatome, entreprise franco-états-unienne qui pilote le programme nucléaire français. Françoise d’Eaubonne méprise la non-violence. "Elle a fait des commandos-saucisson : armée de saucissons, elle a attaqué les 'soldats' du professeur Lejeune – qui était contre l'avortement – à la Mutualité", se souvient David Dufresne. Dans son ouvrage On vous appelait terroristes, publié en 1979, elle raconte les vies d’Andreas Baader et Ulrike Meinhof, membres du groupe terroriste allemand Fraction armée rouge. Une figure alternative À travers cette grand-mère militante, David Dufresne a appris à penser librement d’autres possibles. Il reconnaît aujourd’hui une filiation politique et intellectuelle. À travers ses écrits et ses films, il aborde lui-même l’histoire des libertés et des pratiques policières, telles que les violences policières exercées pendant le mouvement des gilets jaunes. "Ce livre est une forme de refus du narratif qu'on nous impose, celui de la réaction triomphante, de la contre-révolution qui mènerait le monde", explique David Dufresne, à propos de Remember Fessenheim. "[Dans] le passé, on voit des figures alternatives qui ont amené des choses. Il ne s'agit pas de les mettre dans le formol ou de faire des panégyriques, mais de se demander si on peut sortir de l'agenda crypto-fasciste à l'œuvre dans le monde occidental aujourd'hui." Biographie de David Dufresne : Remember Fessenheim. Enquête intime sur Françoise d'Eaubonne, pionnière éco-féministe et impossible grand-mère, Grasset, 2025 19h59, Grasset, 2022. Corona Chroniques, Éditions du Détour, 2020. Dernière Sommation, Grasset, 2019. On ne vit qu'une heure. Une virée avec Jacques Brel, Seuil, 2018. New Moon, café de nuit joyeux, Seuil, 2017. Tarnac, magasin général, Calmann-Lévy, 2012. Maintien de l'ordre. Enquête, Hachette littératures, 2007. Ils ont filmé la guerre en couleur. France, 1939-1945 : les trésors des archives, l'histoire de leur découverte, le choc de la couleur, avec René-Jean Bouyer, Bayard, 2003. Toute sortie est définitive. Loft Story autopsie, Bayard, 2002. Pirates et flics du Net, avec Florent Latrive, Seuil, 2000. Sur le quai. La vie dans le métro parisien, Corlet & Arléa, 1996. Yo ! Révolution rap. L'histoire, les groupes, le mouvement, Ramsay, 1991. Filmographie de David Dufresne : Un pays qui se tient sage, 2020. Le Pigalle : une histoire populaire de Paris, 2019. Hors-Jeu, réalisé avec Patrick Oberli, 2016. Dada Data, réalisé avec Anita Hugi, 2016. Fort McMoney, votez Jim Rogers, 2015. Fort McMoney, 2013. Prison Valley, réalisé avec Philippe Brault, 2010. Quand la France s'embrase, réalisé avec Christophe Bouquet, 2007. Merci à l'Institut mémoires de l'édition contemporaines (IMEC) pour l'utilisation exceptionnelle de la photographie de Françoise d'Eaubonne. Références sonores de l'émission : Françoise d'Eaubonne au micro de Jacques Chancel, "Radioscopie", France Inter, 10 mai 1977. Extrait du film L'inspecteur ne renonce jamais (The Enforcer) réalisé par James Fargo en 1976 avec Clint Eastwood dans le rôle de l'inspecteur Harry. Le secrétaire général de la préfecture de Colmar interrogé dans le journal Inter actualités, France Inter, 3 mai 1975. Manifestation contre Menie Grégoire dans une émission en public à la salle Pleyel, RTL, 10 mars 1971. Françoise d'Eaubonne chante une parodie de "La Mauvaise réputation" de Georges Brassens écrite pour le FHAR. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020

  • August 12 · 51 min

    Histoire du rire : Quand le rire s’empare de la radio, les ondes se gondolent

    Rediffusion de l'épisode du 2021-04-01 Le 1er janvier 1955, Louis Merlin lance la radio Europe N°1. Il met en place un "Petit manuel du parfait M.J.", comprendre meneur de jeu : "Le meneur de jeu est un soleil. Le speaker est une lune. Le speaker est un monsieur en col raide à coins cassés qui s’adresse à des auditeurs en corps de chemise. C’est pour cela que ces derniers ne se sentent pas à l’aise avec lui. Le meneur de jeu s’assied à la table de l’auditeur, sur le bras du fauteuil de l’auditrice (ce qu’il ne veut pas dire qu’il soit débraillé ou discret). Il est "l’ami de la maison". Le speaker s’adresse d’une voix puissante à ses "chers-z-auditeurs". Le meneur de jeu parle à l’oreille de ses confidents. Le speaker s’écouter parler, le meneur de jeu se fait écouter". Le Tribunal des flagrants délires, Signé Furax, ou encore Les Grosses têtes, l’humour est consubstantiel de l’histoire radiophonique : quand le rire s’empare de la radio, les ondes se gondolent ! (Xavier Mauduit) La radio s’impose comme un média de masse dès l’entre-deux-guerres. Les présentateurs et autres animateurs y délivrent des informations concernant la météo, la bourse ou l’actualité, alors que le reste de l’antenne est dédiée aux causeries et aux pièces radiophoniques. La présence de l’humour est résiduelle et elle se résume bien souvent aux performances fantaisistes des chansonniers ou à quelques feuilletons comiques signés Pierre Dac. Au cours des décennies suivantes, les progrès technologiques de la radiodiffusion permettent aux animateurs de se défaire d’une diction très lente et d’une articulation exagérée. Le ton est plus léger, la voix plus chaude, et la connivence avec l’auditeur devient une composante essentielle du son radiophonique. En Mai 68, avec la libération des mœurs et l’essor d’une culture jeune, l’humour entre de plain-pied sur les ondes. Les humoristes comme Coluche, Thierry le Luron ou Pierre Desproges deviennent des vedettes populaires. L’humour se fait plus insolent, plus spontané, sans pour autant renoncer à une certaine écriture dans les sketchs. Le début des années 1980 marque aussi l’apparition des radios libres. Des stations comme Carbone 14 privilégient l’esprit de bande et les animateurs osent un humour libertaire, transgressif, qui ne s’interdit aucune thématique. Le rire devient un élément central de la culture radiophonique, les interventions des humoristes-vedettes et de leurs bandes marquent un rendez-vous quotidien immanquable pour des millions d’auditeurs. Comment le rire s’est-il peu à peu imposé comme une composante majeure du son radiophonique ? L’humour des ondes est-il plus transgressif que les autres formes de rire médiatique ? Avec Matthieu Letourneux, professeur de littérature à l’université Paris-Nanterre. Spécialiste de l’histoire des pratiques culturelles, il est l’auteur de Fictions à la chaîne. Littératures sérielles et culture médiatique (Le Seuil, 2017). Plus récemment, il a co-dirigé, avec Alain Vaillant, L'Empire du rire XIXe - XXIe siècle (CNRS Éditions, 2021). Et Jean-Didier Wagneur, historien de la littérature des XIXe et XXe siècles et critique littéraire. Il est notamment l’auteur, avec Françoise Cestor, de l’ouvrage Les bohèmes 1840-1870 : Écrivains journalistes artistes (Champ Vallon, 2012) et, avec Laurent Portes, d’un livre intitulé Les petits Paris ; promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle (Éditions de la BNF, 2019). Il est l’auteur du chapitre “Le rire radiophonique” dans L'Empire du rire XIXe - XXIe siècle (CNRS Éditions, 2021). Le rire va être le moteur d’une conception publicitaire de la radio comme média de masse avec l’émergence de figures comme Pierre Dac ou encore Noël-Noël. (Matthieu Letourneux) Louis Merlin [l'un des fondateurs de Europe N°1] est le premier à associer la publicité au rire sur les ondes françaises – en s’inspirant des pratiques états-uniennes. Désormais, la radio va à la rencontre de son public lors d’événements comiques, à l’instar du cirque (Radio Circus) ou encore de flash-mobs organisés à Paris. (Jean-Didier Wagneur) Avec le développement du transistor, le rire à la radio produit une forme de proximité grâce à des effets de connivence avec l’auditeur : création d’une culture commune et de références collectives populaires. (Matthieu Letourneux) À l’époque radiophonique de Jean Yanne et de Coluche, l’auditeur attendait que l’émission déraille, que le comique explose comme un "lion en cage". Même si l’humour était d’une certaine manière plus classique, plus fumiste et tourné vers l’absurde. (Jean-Didier Wagneur) Le rire était très contrôlé dans les années 70. Progressivement, la provocation radiophonique se professionnalise et l’esprit libertaire des FM se commercialise. (Matthieu Letourneux) Sons diffusés : Extrait - Louis Merlin raconte la création de Europe N°1. Extrait - Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil avec et de Jean Yanne (1972). Extrait - “Poubelle Night”, émission présentée par Supernana et David Grossexe à l’antenne de Carbone 14 (1981). Extrait - Poisson d'avril dans l'émission Culture Matin de Jean Lebrun sur France Culture (01/04/1998). Archive - Passage de Coluche sur l'antenne de Europe 1 (1978 - 1979 - 1985).

  • August 9 · 58 min

    Huile, pain, pâtes et pommes de terre, une histoire populaire : Huile d’olive, ça baigne pour les Anciens !

    Rediffusion de l'épisode du 2023-11-13 Comment imaginer l’histoire de l’Antiquité sans huile d’olive ? Dans l’assiette et sur le corps, dans les cuisines et dans les thermes, il n’est pas possible de s’en passer. C’est l’aliment des élites et celui des travailleurs (oui, mais quelle huile d’olive ?) C’est le produit cosmétique de la patricienne, et celui du lutteur : mets de l’huile petit homme, dans la vie, il faut que ça glisse. Huile d’olive, ça baigne pour les Anciens ! L’huile d’olive, un marqueur de la civilisation méditerranéenne ? Depuis le Néolithique, la culture de l'olivier domine toutes les régions du bassin méditerranéen. Si la production d'huile d’olive semble d’abord avoir eu lieu dans l’est du bassin méditerranéen, en Syrie et en Palestine, l’expansion de la civilisation gréco-romaine s’accompagne d’une extension de la culture de l’olivier jusqu’à sa limite climatique, voire un peu au-delà. "Dans tous les territoires dont ils ont pris possession, les Grecs et les Romains ont cherché à développer des cultures qui les caractérisent et les différencient des barbares. Ils considèrent que ceux qui ne consomment pas d'huile d’olive et ne boivent pas de vin ne sont pas comme eux et sont donc considérés comme barbares", explique Emmanuel Botte. De l’Espagne aux côtes de la mer Égée en passant par l’Afrique du Nord, la culture de l'olivier s’impose massivement, car l’huile d’olive représente une production facile et rentable. Récolter, extraire, presser : la culture de l’olivier Même si l’arbre ne donne en moyenne des fruits qu'une année sur deux, il n'implique presque aucun frais, et sa culture demande peu de travail. "Il y a trois étapes importantes, le broyage au moulin, l’extraction au pressoir et puis la décantation de l’huile obtenue. On emmène d’abord les olives au moulin pour les fendre afin de récolter la pulpe des olives qu’on met dans des sacs. Ensuite, avec le pressoir à levier, on écrase les olives afin d’en extraire l’huile. Ce liquide qui sort du pressoir est enfin acheminé par des canalisations dans des bassins", explique Emmanuel Botte. Si pour l’essentiel l’huile d’olive est produite et consommée sur place dans le cadre d’exploitations familiales et de commerces locaux de surplus, elle fait aussi l’objet d’un intense trafic commercial, notamment vers des régions situées hors du bassin méditerranéen ou vers des villes où la demande urbaine excède les capacités de production du territoire. "Les éléments du transport permettent de quantifier la production. Ce sont en particulier les amphores – récipients en forme de vase – qui sont les meilleurs marqueurs du commerce à grande échelle de l'huile d'olive dans toute la Méditerranée", souligne Emmanuel Botte. Des soins du corps à la cuisine, les multiples usages antiques de l'huile d'olive Cette forte demande en huile d’olive correspond d’abord à un usage alimentaire. Des fritures aux sauces en tous genres, l’huile d’olive est omniprésente dans la cuisine méditerranéenne. On la retrouve aussi dans les soins capillaires, dans les thermes du monde romain, voire dans des cadres thérapeutiques. "Au deuxième millénaire avant J.-C., on a des attestations d’oliviers sauvages dont l’huile était adaptée au cosmétique. Cette variété a très certainement été sélectionnée et conservée jusqu’à l’Antiquité", explique Clémence Pagnoux. Dans le monde gréco-romain, l’huile d’olive est notamment utilisée dans les soins du corps. "Quand les Grecs et Romains vont aux thermes, ils doivent avoir dans leur équipement un peu d’huile pour pouvoir effectuer les massages. Avant d’entrer dans les bains, l’huile est raclée à l’aide d’un instrument spécifique, le strigile, qui permet d’enlever l’huile apposée sur le corps. L’huile est aussi liée aux sports et activités physiques puisqu'elle permet de se protéger du soleil et de la poussière", explique Emmanuel Botte. L’huile d’olive se retrouve encore dans les rituels religieux et funéraires, et même dans les lampes à huile. Qu’elle nourrisse, qu’elle soigne ou qu’elle nettoie, comment l’huile d’olive s’est-elle imposée comme l’un des plus fameux symboles de la culture méditerranéenne ? Pour aller plus loin Emmanuel Botte, Salaisons et sauces de poissons en Italie du Sud et en Sicile durant l'Antiquité, Publications du Centre Jean Bérard, 2019 Références sonores Archive INA au sujet de de l'arbre olivier, La matinée des autres, France Culture, 1996 Archive INA à propos de l'olivier en Égypte, RTF, 1950 Extrait du livre V De l'agriculture, Columelle, Ier siècle ap. J-C Archive INA à propos du Monte Testaccio à Rome en Italie, France 2, 2017 Archive INA du poème de l'olive de Jean Giono, France Culture, 1996 Archive INA au sujet d'une fête de l'huile d'olive à Nyons en France, France 2, 1996 Extrait du traité De la médecine, Aulus Cornelius Celsus, Ier siècle ap. J-C Extrait du livre X de l'art culinaire, Apicius, IVe siècle ap. J-C Musique du générique : Gendèr par Makoto San, 2020

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