Le climat et les humains : Il était un Petit Âge glaciaire
Beaucoup de fraîcheur souffle sur l’Europe entre le 14ᵉ et le 19ᵉ siècle. Les peintures hollandaises de Brueghel l'Ancien ou d'Averkamp en témoignent avec leurs paysages enneigés et leurs canaux gelés. Comment expliquer une telle baisse des températures ? Comment la mesurer, tant pour les gens du passé que pour les historiennes et les historiens du climat ? Reconstituer le climat du passé Le Petit Âge glaciaire correspond à une période de progression des glaciers alpins. Il se manifeste par des températures plus basses, des hivers froids et une augmentation de la pluviosité. Néanmoins, l’adjectif "glaciaire" fait imaginer des températures frigorifiantes, qu’il convient en partie de relativiser. De même, le Petit Âge glaciaire ne se caractérise pas par un froid continu. Il comprend des périodes chaudes et même des sécheresses, en particulier au 16ᵉ siècle. Le géographe Alexis Metzger avance une autre critique de l'idée de Petit Âge glaciaire, dans la mesure où "on s'est arrogé le droit de caractériser une période à partir d'une observation qui concernait surtout les glaciers européens et nord-américains, alors que pour tout un pan des sociétés [de tradition] orale, le Petit Âge glaciaire [...] est décalé ou excessif." Les historiens et historiennes du climat reconstituent les températures du passé à l’aide de sources diverses pour tenter de comprendre l’évolution du climat sur le temps long. Ils doivent composer avec des descriptions qualitatives, dans un monde où les mesures quantitatives sont encore inexistantes ou peu précises. Les contemporains décrivent leurs sensations, jaugent l’épaisseur de la glace ou la quantité de neige tombée. Ils et elles peuvent évoquer les dates des semis, des récoltes ou des vendanges. L'analyse des sources doit tenir compte du fait que "le temps du climat n'est pas le même que le temps des humains", explique Emmanuelle Athimon, historienne et géographe. Les témoignages peuvent être comparés aux données des géosciences. "Dans le cas des tempêtes, les données dendrochronologiques – des carottes prélevées sur les arbres pour analyser les cernes de croissance – permettent de voir les décalages d'années en années", quand la violence des vents fait pression sur la croissance de l'arbre, par exemple. Dans le dernier tiers du 18ᵉ siècle, les mesures instrumentales se développent et se perfectionnent, ce qui permet une évaluation plus fine des évolutions climatiques. Un patient recoupement des sources est nécessaire pour mieux comprendre le climat du passé. La vie au temps du Petit Âge glaciaire Les causes du Petit Âge glaciaire sont multifactorielles et font encore aujourd'hui l’objet de débats entre scientifiques. Il semble clair que l’activité solaire connaît un ralentissement, notamment lors du minimum de Maunder (environ 1645-1715). Des éruptions volcaniques ont également pu contribuer au refroidissement du climat, à cause de la présence de panaches de poussière dans l’atmosphère qui bloquent les rayons du soleil. Les courants atmosphériques et océaniques jouent également un rôle dans les processus de rafraîchissement du climat. Concrètement, les populations en Europe doivent faire face à des gelées intenses, qui paralysent les rivières, les fleuves, et parfois même les mers. La vie agricole est largement impactée, avec des récoltes peu abondantes, qui peuvent entraîner des disettes, voire des famines. Dans ce contexte, les épidémies se propagent plus facilement. De nombreuses morts sont dues au froid, mais aussi à la faim et aux maladies. L'hiver 1708-1709 a marqué les esprits, comme se souvient la Feuille de Provins en 1879, à consulter sur le site de Retronews. Des événements climatiques exceptionnels peuvent se produire tout au long du Petit Âge glaciaire, comme des tempêtes, des submersions et des inondations. Les sociétés humaines occidentales gèrent ces aléas avec pragmatisme et se montrent adaptables dans leur gestion du risque, malgré des destructions souvent massives et les dépenses importantes engagées après la catastrophe. Les historiennes et historiens du climat émettent des hypothèses avec Pour aller plus loin Emmanuelle Athimon est géohistorienne, enseignante-chercheuse à l’ISEN Ouest, rattachée au L@bISEN. Elle est l'autrice de Tempêtes et submersions marines dans les territoires de la côte atlantique (XIVᵉ-XVIIIᵉ siècles) (Les Indes savantes, 2021). Alexis Metzger est géographe, enseignant-chercheur à l'École de la nature et du paysage de Blois, rattaché au laboratoire Citeres. Ses publications : (avec Christian Grataloup et Martine Tabeaud) Atlas historique du climat, Tallandier, à paraître en octobre 2026. Idées reçues sur les catastrophes climatiques, Le Cavalier bleu, 2024. Catastrophes climatiques. 21 idées reçues pour comprendre et agir, Le Cavalier bleu, 2021. Le Climat au prisme des sciences humaines et sociales, Quae, 2021. Acclimatations. Sur le terrain des cultures climatiques, Hermann, 2021. L’Hiver au Siècle d’or hollandais. Art et climat, Sorbonne Université Presses, 2018. (dir. avec Jérémy Desarthe, Frédérique Rémy) Histoire de météophiles, Hermann, 2017. (dir. avec Frédérique Rémy) Neiges et glaces. Faire l’expérience du froid (XVIIᵉ-XIXᵉ siècles), Hermann, 2015. Plaisirs de glace. Essai sur la peinture hollandaise hivernale du siècle d’or, Hermann, 2012. Références sonores de l'émission : Jean Vilar lit le poème "Hiver, vous n'êtes qu'un vilain" de Charles d'Orléans (1394-1465), archive de 1950. L'historien François Walter à propos de la mesure du froid par l'observation de la neige, France Culture, 19 décembre 2013. L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie évoque le Petit Âge glaciaire, France Culture, 11 septembre 2001. Lectures par Pauline Ziadé : Extraits du journal de Cosme de Médicis, prince de Toscane, décembre 1667 et janvier 1668. Témoignage de Dirck Velius, médecin à Hoorn aux Pays-Bas sur l’année 1621. Extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon à propos de l’hiver 1709. Archive de fin : Roger Clausse, ingénieur à la Météorologie nationale (ancien nom de Météo-France), à propos d'Aristote et la météorologie, France Culture, 6 mai 1964. Chanson : "La neige" par Jean Lumière, album Bonjour Madame la neige, Monsieur l'hiver, label Marianne Mélodie, 2006. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.